Que signifie l’échec ?

Il faut réussir, il faut briller

 

            Quand est-ce qu’on nous a mis dans le crâne que la réussite est une valeur essentielle ? En me concentrant un peu, je parviens à me rappeler comment c’est arrivé pour moi. C’était au collège. Avant ça, j’étais une gamine comme les autres, j’allais mollement à l’école, sans me sentir vraiment concernée. Ce n’était pas ce milieu qui faisait pétiller mon regard d’enfant, et comme bien d’autres gosses, je trouvais ma joie ailleurs : en gambadant à l’extérieur, en observant les animaux (j’étais incollable sur les noms des oiseaux), puis en les dessinant (je dois dire que mon coup de crayon n’était pas trop mal). Je montrais mes dessins, toute fière, et oh bravo mon canard, c’est si joli, tu es douée mon enfant, disait ma maman.

            C’est donc au collège qu’on a arrêté de s’esbaudir de mes beaux dessins, qu’ils semblent avoir perdu leur pouvoir magique de faire pétiller d’autres regards que le mien – un pouvoir que seules les réussites scolaires et les « bonnes notes » possédaient désormais. Je l’ai vite compris, et de toute façon, de grands efforts étaient déployés pour nous le faire comprendre. Je me souviens de cette enseignante qui distribuait des gommettes pailletées en forme d’animaux mignons en guise de trophées pour les meilleurs d’entre nous à chaque devoir. Des gommettes qui brillent ! Vous vous rendez compte ?! Ça n’a fait ni une ni deux dans ma caboche, et de l’élève mollement intéressée j’ai été promue « intello », dixit mon voisin de table. Un sublime dauphin scintillant finit par trôner avec dignité en haut de mon cahier. Oh bravo, c’est bien, continue comme ça, disait ma maîtresse.

Comme ça briiiilleuh

            La brillance des gommettes était la confirmation matérielle de ma brillance à moi, elles me donnaient cette fragile aura capable d’arracher des « oh c’est bien » de la bouche des autres. Puis le temps a passé et on n’a plus distribué de gommettes, mais des diplômes, ces papiers sans paillettes mais pourtant si puissants. L’injonction à réussir est restée, et j’ai tout bravé sagement : le brevet des collèges, le baccalauréat, la classe prépa, les hautes écoles, le master. Une longue chaîne qui ne laissait pas voir sa fin mais qu’il fallait suivre jusqu’au bout – même si on ne sait plus trop pourquoi on est là. Mon coup de crayon était devenu moins bon, je commençais à oublier le nom des oiseaux – mais je concourrais.

            Après tout ça, je passais encore un concours, un dernier m’a-t-on dit (à chaque fois, c’était le dernier, la dernière ligne droite, et après tu verras tu seras tranquille, allez encore un effort). Et pour une fois… j’ai échoué. J’ai été refusée, avec la note de 02/20. Deux. C’est la violence d’un chiffre qui dit on ne veut pas de toi, dégage. Tu ne fais pas partie de notre monde. T’as raté. Deux. Je n’avais jamais connu ça avant.

            L’expérience de l’échec est tout de même étrange : juste avant, t’as l’impression de valoir quelque chose, et juste après, plus rien, envolée ta belle aura. Comme pour la mouette au vol léger qui se retrouve captive d’une mer de mazout, les plumes tout engluées de pétrole, mise à terre, l’échec te colle à la peau. T’as l’impression que tout le monde voit dans ta démarche de guingois que t’as pas réussi, t’es tout crade dans ton habit de kérosène, ça suinte le malaise par tous tes pores. Et tout le monde le voit bien, que tu portes le manteau du fiasco.

            Mais pourquoi la gestion de l’échec est-elle si difficile ? Est-ce qu’on perd vraiment quelque chose à échouer ?

 

 

L’échec absolu et l’échec relatif

 

            Il faudrait déjà poser les termes : rares sont les échecs sans rédemption possible, sans possibilité de recommencer pour cette fois-là réussir. La plupart des échecs sont relatifs, et sont plutôt le nom sévère que l’on donne à un essai manqué. Quand tu rates ton but, ça n’est pas définitif, tu as peut-être manqué d’entraînement, ou tenté dans de mauvaises circonstances : ton échec présent est relatif à tout ça, et tu peux recommencer. C’est le modèle du sportif qui doit sauter mille fois avant de passer la barre, du dessinateur qui doit réaliser mille mauvais croquis avant d’obtenir le résultat qu’il souhaite, ou du brave étudiant qui peut repasser son concours. L’échec ne ferme pas les possibles, il peut même en ouvrir d’autres : c’est le sportif qui découvre qu’en fait, il est meilleur au sprint et va se consacrer à ça, c’est l’étudiant qui change de voie, pour sa plus grande joie.

            Les échecs absolus, qui ne sont pas des essais, n’admettent pas de seconde tentative. C’est en ce sens qu’on peut parler « d’échec amoureux ». Quand ton amour n’est pas payé de retour, ce n’est pas à cause des circonstances, ni de ton mérite, tous tes efforts n’y pourront rien changer. Il y a quelque chose de rédhibitoire dans le refus amoureux qu’on ne peut qu’accepter. C’est sans doute pareil dans les occasions historiques ou politiques manquées : on ne va pas remonter le temps pour les saisir. C’est raté.

            Du coup, tu vois bien qu’on parle plus souvent d’échec, avec toute l’expérience négative qui l’accompagne, pour le premier cas, pour désigner des essais – ce qui n’est pas logique, puisque l’essai manqué n’annule pas la réussite possible. Mais le pire dans ce paradoxe, c’est que l’expérience négative semble être doublée dans le cas de l’échec relatif. Un échec amoureux est douloureux – mais qu’est-ce que tu pouvais bien y faire, de toute façon ? Un échec sportif, professionnel, scolaire, c’est peut-être moins brutal en apparence, mais c’est plus sournois : parce que toi, tu pouvais faire que ça marche, sauf que t’as raté. Tu culpabilises et t’as honte. Le raisonnement n’était pas logique, il est maintenant pervers. Comment l’expliquer ?

 

C’est plus dur que de se faire larguer, ptn

 

 

Le mérite et la reconnaissance

 

            Le problème de l’essai manqué vécu comme un échec, c’est que même s’il est la condition pour s’améliorer, même s’il n’est pas le contraire de la réussite, il peut malgré tout donner l’envie d’abandonner, donner un sentiment d’illégitimité. Je crois que c’est parce que la réussite force la reconnaissance du mérite, et permet de voir se confirmer dans les regards que oui, on a du mérite, alors que tant que les essais ne portent pas leurs fruits, on ne peut chercher cette reconnaissance qu’en soi-même.

            Les idées de réussite et d’échec sont évidemment liées à celle de mérite. Et l’erreur, c’est d’évaluer le mérite à l’aune de la réussite, et de penser que lorsqu’on échoue, on perd son mérite. C’est une erreur d’autant plus dommage qu’elle blesse. Le mérite, c’est une valeur que l’on acquiert grâce à tous les efforts déployés pour atteindre ses objectifs. Cette valeur, c’est un sentiment intérieur, une forme d’énergie vive, qui nous confirme dans ce qu’on fait. Elle incite à persévérer, à se sentir légitime, à croire en nous.

            Le truc, c’est qu’on va aller chercher la confirmation de ce sentiment intérieur chez les autres, comme si le mérite ne pouvait pas se passer de reconnaissance extérieure. C’est d’abord dans le regard de ta maman (oh les beaux dessins), puis cette reconnaissance est de plus en plus institutionnalisée (arrête de dessiner, travaille, oui comme ça c’est bien). Et le seul moyen d’activer cette reconnaissance extérieure, c’est de matérialiser ton mérite par des succès. Si tu ne sautes pas la barre, si tu n’as pas tes bouts de papier diplômant pour rendre compte concrètement de tes efforts et pour manifester ta réussite, tu peux toujours te gratter pour qu’on reconnaisse ton mérite. Sauf maman. Elle sait ce que tu vaux aussi. Mais bon, ce n’est pas elle qui délivre ni les trophées ni les emplois.

 

Et ton chat aussi

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           L’échec, même s’il est relatif, même s’il n’était qu’un essai, il ôte ce seuil d’évaluation. Peut-être bien qu’il y avait du vent le jour où tu as tiré cette flèche et manqué ta cible. Peut-être bien que la prochaine fois ça passera. Et peut-être même que l’autre archer à côté, celui qui a tiré lorsque le vent s’est calmé, il n’était pas spécialement plus doué que toi, mais c’est sa flèche qui a atteint la cible. Peut-être ! Mais on ne cherchera pas à le savoir : tu as raté, et sans réussite, comment évaluer ton mérite ? On ne peut pas.

            La méritocratie est un mythe, elle n’en a rien à faire du mérite. Et la course à la reconnaissance à laquelle elle appelle est une grande broyeuse qui en a fauché plus d’un.

 

 

Après la fausse note

 

            Alors oui, on pourrait s’attarder là-dessus, cracher un peu notre juste venin sur ce système, montrer qu’il y en a d’autres, tiens regarde par exemple les anglo-saxons, ils valorisent l’échec et le temps passé à se chercher, vraiment on n’a rien compris en France, on habite dans un pays malade qui confond avoir raté, et être un raté. Oui on pourrait, mais ce n’est pas ça qui va te débarrasser du fardeau de ton expérience : tu as échoué. Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? C’est ça la question à se poser.

            Je pourrais te dire vas-y relève-toi vite, fonce, montre-leur, retente, tu vas y arriver, cet échec il t’a rendu plus fort, faut avoir la hargne mon gars. Tu vas retenter et tu sauteras plus haut que eux tous ! Pourquoi pas, mais je ne crois pas trop à cet optimisme volontaire de l’entrepreneur américain, qui stimule une rage vengeresse, sans prendre le temps de la réflexion.

Tatoue ces mots sur ta fesse droite et porte-les toujours dans ton coeur !

 

            L’échec ne rend pas tout de suite plus fort. Il rend plus faible d’abord. Il fatigue. Il faut bien commencer par sortir de la mer de mazout dans laquelle il t’a plongé. C’est en ce sens qu’il peut être une expérience précieuse. Un succès, c’est facile, c’est agréable, on en jouit quelques temps, comme on dévorerait un gros gâteau d’anniversaire, dont on oublierait le goût le lendemain. C’est vite passé. C’est sans doute une récompense nécessaire de temps en temps, pour être un peu content de soi. Mais l’échec ça te pose problème. Ça te fait penser un peu. Alors, qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? L’expérience de l’échec appelle à questionner la sincérité de son désir. Il te force à envisager au moins deux voies : est-ce que tu veux réessayer ? Est-ce que tu le veux suffisamment fort ? Ou est-ce qu’au contraire, c’est autre chose que tu veux ? Alors est-ce que tu auras le courage de ne pas retenter, et de changer de direction ?

            Il n’y a que le ratage pour manifester si clairement l’inévidence de ton désir. Alors après avoir pris le temps de te demander ce que signifie l’échec, ce que signifie ton échec, ce que cette expérience a à te dire, alors tu pourras ranimer la force vive de ce désir. Et en retrouvant cette énergie-là, que tu l’appelles mérite, valeur, légitimité, volonté, ou vitalité, tu auras bien réussi ton échec. Il y a des façons de bien rater oui, de faire qu’un échec soit en même temps une réussite. C’est le trompettiste Miles Davis qui le dit le mieux : il n’y a pas de fausse note en soi, ce qui compte c’est la mélodie qu’on va en faire ensuite.

 

Alors chut les gros rageux

 

 

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            Je revois la tête saoulée d’un membre du jury. Il n’est pas encore tout à fait chauve, il lui reste quelques cheveux ébouriffés sur les côtés du crâne. Il n’a pas l’air content d’être là, de toute évidence. Son regard terne trahit l’ennui et le mépris. M’écoutant à moitié, il soupire.  « Pff, bref ». C’est sa conclusion.

            Donc, ça valait 02/20. D’abord, j’ai été déçue, et peut-être même un peu honteuse. Mais assez vite, j’ai arrêté de culpabiliser : en fait, je n’en ai pas vraiment besoin, de leurs gommettes à paillettes. Ces chiffres deviennent flous, ils ne signifient plus grand-chose, ils ne sont plus un présage de mon avenir. Je me calme. Des martinets frivoles piaillent devant ma fenêtre. Ah tiens ! Je n’ai pas oublié le nom de tous les oiseaux.

            02/20. C’est vraiment bas. C’est la meilleure note que j’ai jamais eue.

 

 

 

 

 

 

2 thoughts on “Que signifie l’échec ?

  1. Très bon article. Sur le thème du mérite et de la méritocratie, cela me fait penser à un passage du livre « Les Héritiers » (p. 104) dans lequel Bourdieu donne son avis sur le concours de l’agrégation :

    « Les défenseurs de l’agrégation peuvent légitimement arguer que, par opposition à un système de sélection fondé sur la qualité statuaire et la naissance, le concours donne à tous des chances égales. C’est oublier que l’égalité formelle qu’assure le concours ne fait que transformer le privilège en mérite puisqu’il permet à l’action de l’origine sociale de continuer à s’exercer, mais par des voies plus secrètes ».

    1. Merci beaucoup pour la citation, je ne la connaissais pas ! Je me doutais bien que Bourdieu devaient réserver quelques mots incisifs pour ce concours – des mots qui sonnent malheureusement très juste.

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