Qu’est-ce qu’un pirate ?

Sur la responsabilité dans la désobéissance.

            C’est une drôle de question. Tu ne t’es jamais vraiment demandé, pas vrai ? Et maintenant que je te le demande, tu te surprends à fouiller dans ta mythologie personnelle, tu fais ressurgir des rêveries d’autrefois et tu entrevois parmi les ombres de tes vieux souvenirs le visage buriné d’un homme usé aux dents dorées, dorées de l’or qu’il aura pillé avec sauvagerie et charisme, tu imagines sa cruauté capable de dominer les océans tourmentés et son regard de lire dans les étoiles. C’est lui le pirate qui n’obéissait qu’à sa loi et qui errait sur les flots figé dans son éternelle solitude, lui qui te fascinait étant enfant. Mais où va-t-on en rêvassant ainsi ? Les pirates ont disparu depuis longtemps, et la crainte qu’ils inspiraient s’est essoufflée avec eux.

C’est ce que tu crois, pas vrai ?

Alors laisse-moi te faire dévier du cours mouvementé de tes pensées, parce que figure-toi bien qu’ils existent encore, les pirates. Que les océans qu’ils parcourent soient d’eau ou de pixels, ils ne suivent pas les lumières artificielles qu’un droit corrompu aura dessiné dans le noir ciel de nos esprits – non, ils savent les vraies constellations de la justice vraie. Ils sont des hors-la-loi, mais ils sont justes. On leur en veut de lutter contre la gangrène ravageresse de l’injustice et d’être trop libres : mais ils sont des pirates ! Et ils sont légions. Redoute-les.

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Faut-il toujours obéir à la loi ? Le pirate dit non

La loi, c’est pas pour nous ?  Notre dangereuse insouciance

            Je ne m’étais jamais posée la question sérieusement de savoir s’il était judicieux de toujours obéir à la loi avant qu’un petit accident anodin ne m’arrive (on peut lire également avec le dernier commentaire sous le pseudo d’Orexis qui apporte des précisions importantes). Pour résumer, je me suis coltinée une amende injuste mais justifiée par le « droit » de la SNCF. J’ai senti que ce droit qu’elle revendiquait n’était pas juste, qu’il y avait une faille qui servait l’organisme plus que leurs clients, mais je n’arrivais pas bien à m’expliquer pourquoi. Et pourtant, je n’ai pas l’âme à m’indigner pour un rien.

Je pensais alors que la loi était un instrument utile pour maintenir la société bien en place, que ça ne déborde pas de tous les côtés, qu’on ait peur de la fessée si jamais on voulait brusquer l’ordre public. Je ne la révérais pas plus que ça, la loi, mais elle ne me dérangeait pas non plus. Je la respectais sans profondeur dans le respect. Je savais qu’elle planait au-dessus de mes actes, mais je ne connaissais d’elle que sa présence. Ce qu’elle disait dans les détails, au fond, il faut l’admettre, je m’en fichais un peu – je l’ignorais surtout.

Et toi aussi probablement. Tu es sûrement comme moi, quelqu’un qui ne fait pas trop de vague. Tu as peut-être chipé un bonbon au cinéma ou une carte postale dans une boutique de souvenirs, une fois. Nous sommes des bien élevés, alors la loi, c’est pour les autres, pour les racailles de bas étage ou les criminels de haut vol. Mais, ça ne nous regarde pas vraiment, hein ?

Qui sert la loi, en fait ? Obéir et respecter

            C’était ce que je pensais, jusqu’à ce que je comprenne que notre ignorance et notre indifférence sont les fondements de la pérennité de l’injustice. Parce qu’à trop se ficher de tout on oublie de se demander qui sert la loi, et dans quel intérêt. On part du beau principe qu’elle sert la communauté, l’intérêt général, et puis point barre. Et on n’a pas tort, parce que c’est ce qu’elle est censée servir, la loi.
Mais non. Dans les faits, ce n’est pas souvent le cas. La loi est devenue soumise à l’impératif de production elle aussi. Le droit de la SNCF, pour reprendre cet exemple, a été si bien architecturé qu’il parvient à attraper le grugeur et le client rêveur, inattentif, mais de bonne foi, en même temps. Une pierre deux coups, comme on dit – ça remplit les comptes en banque. La ruse fonctionne même si bien qu’elle est parfaitement acceptée, sans discussion, et qu’elle range ses victimes de son côté. Je n’avais pas à me plaindre, disait-on, parce que la loi c’est la loi, elle doit être intransigeante pour fonctionner. Il n’y a pas à pinailler ou à vouloir changer les choses, parce qu’il n’y a rien à redire à l’argument ultime et raisonnable… « c’est comme ça ».

Mon avis est clair maintenant : si obéir à la loi, c’est penser « c’est comme ça alors je ne discute pas », il ne faut pas toujours obéir à la loi. Au lieu de ça, prenons le temps d’y réfléchir, d’essayer de voir en cette loi le reflet de ce que l’on croit être la justice, pour la respecter en plus d’y obéir. L’obéissance aveugle qui ne se pose pas de questions est plus dangereuse que l’injustice elle-même parce qu’elle en est le plus solide pilier. Et comment expliqueras-tu que certains braconnent grâce au droit, quand d’autres se font dévorer par lui ? Pourquoi Monsanto a moins de soucis juridiques que le fermier bio qui refuse d’utiliser ses OGM ?

            Le pirate est quelqu’un qui croit que les constellations juridiques ont été dessinées par des hommes et ne forment donc pas une carte absolue qui indiquerait à coup sûr le chemin juste. La carte juridique est une belle construction, mais elle a hérité des imperfections de ses créateurs. C’est à partir de ce constat que le pirate va se permettre de désobéir à la loi.

Le pirate juste et la désobéissance civile

Bien sûr, tous les pirates ne se ressemblent pas. Il y a les petits Jack Sparrow des temps modernes, qui bravent le système dans leur propre intérêt, le plus souvent pour faire des thunes. Du hacker caché derrière son écran qui en veut à ta carte bancaire au grand patron d’entreprise qui chie allègrement sur le droit parce qu’il sait bien qu’il ne risque rien sur son gros fauteuil en cuir, le panel des renégats est aussi varié que dégoûtant.

Le système juridique ne va pas faire de lui-même des différences dans la désobéissance, et dans le panier des voyous, il va mettre à la fois ces salauds et les autres pirates – les justes. Un pirate juste ? Oui messieurs mesdames : la piraterie a parfois plus de justice et de justesse que la justice même. Il est des pirates qui désobéissent à la loi pour mieux servir la communauté et l’intérêt général, quand cette même loi sert secrètement des intérêts privés et particuliers.
Dis-moi, n’as-tu jamais entendu parler de la désobéissance civile ? C’est Henry David Thoreau, l’homme qui inspira Into the Wild, qui l’a nommée ainsi. Il refusait de payer des impôts (devoir légal) à un État esclavagiste. L’esclavage était parfaitement légal et autorisé par le droit de l’époque, si ce n’est encouragé. Et si c’était un devoir légal de soutenir un État qui faisait du profit sur le dos des Noirs, Thoreau avait compris que ce n’était pas vraiment très éthique. Au lieu de suivre un devoir légal il a suivi un impératif légitime en désobéissant, faisant ainsi preuve d’une responsabilité morale supérieure à ceux qui se taisaient et obéissaient « parce que la loi c’est la loi et c’est comme ça ». Thoreau parle en effet d’un devoir de désobéissance civile : un devoir, c’est un terme juridique, mais aussi éthique et moral. Et parfois le sens éthique doit passer avant le sens juridique – parce qu’on ne devrait pas respecter une loi injuste qui prône l’esclavage.
Beaucoup d’autres hommes suivirent cet exemple, furent des pirates détestés comme la peste et désormais admirés comme des saints. Je vois des pirates en Gandhi et Mandela – des pirates justes. Tu ne les as jamais vus ainsi, n’est-ce pas ? C’est vrai qu’ils n’ont pas les dents dorées et de longues dreadlocks crasseuses. Et pourtant, ils piratèrent la loi pour la justice. Oui, ils furent des pirates sublimes.

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Biologie de la loi : pirater pour évoluer

            Essaie d’imaginer le système juridique comme un organisme. Cet organisme est imparfait et inachevé. Comme tout organisme, il grandit, change, évolue : il s’adapte. Son environnement aussi ne cesse de se transformer. Ils partagent une histoire, tous les deux – un passé, un présent, et donc un futur à construire également. Je ne crois pas à une justice déjà idéale et parfaite, qu’il n’y aurait plus qu’à suivre pour l’éternité. Un organisme ne peut se maintenir identique à lui-même pour toujours. Il évolue – ou il meurt. Il évolue parce qu’il doit s’adapter à son environnement qui lui aussi change, et cette évolution le perfectionne en lui donnant les outils qui lui permettent de survivre dans cet environnement sans cesse nouveau. Une justice trop ancienne pour faire face aux mœurs nouvelles ne peut que périr. Elle doit donc s’adapter, créer des clauses neuves qui comprendront mieux les mœurs neuves.

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            Cet organisme est censé te protéger. Tu fais bien de le respecter en retour, tu assures ainsi la longévité d’un monde plus paisible. Mais si jamais tu parviens à diagnostiquer un symptôme de corruption, un manque de reconnaissance, la gangrène d’un intérêt privé, bref, une maladie qui va à l’encontre de la saine évolution éthique du système – alors cesse de révérer l’organisme en sa totalité, n’écoute pas le laid murmure de sa partie malade. Tu le dois. Ton indifférence serait le terreau fertile dans lequel l’illégitime bactérie pullulerait, et finirait par contaminer le monde de ses malsains effets, à te toucher toi aussi, car ce microbe est contagieux.
Si j’admire les pirates, c’est parce qu’ils agissent comme un sain virus, renforçant le système immunitaire de la justice alors même qu’ils semblent le détruire. La piraterie, c’est le vaccin de l’injustice. En révélant les failles du système, elle va le rendre plus résistant. Elle le rend plus grand, stimule sa vitalité. Faire de la désobéissance civile de cette manière, c’est être très responsable, c’est agir en parent et en médecin.

Dis-moi comment être un pirate

            Bon, c’est bien joli tout ça, mais concrètement, qui sont les pirates, ils font quoi exactement, où est-ce qu’ils agissent et contre qui ? Je voudrais d’abord qu’entre toi et moi, tout soit bien clair : un pirate n’est jamais un terroriste. Il n’enlève pas des vies pour sa cause, et il agit avec le moins de violence possible. On ne peut pas être un pirate juste et être un meurtrier – c’est logique, on attirerait de la méfiance sur la cause que l’on défend, et ça serait contradictoire de progresser sur un point pour reculer sur un autre. Alors ne te laisse pas piéger par la force effrayante des mots, parce que certains, embêtés par les actes pirateries, essaieront de te faire croire que les pirates sont des terroristes. Tu as déjà entendu parler « d’écoterrorisme » par exemple ? Un mot à la mode pour désigner des personnes qui empêchent que l’on massacre plus notre planète qu’elle ne l’est déjà, comme Rémi Fraisse ou Paul Watson.

            Oui, c’est vrai, on perd un pont, on laisse couler un bateau qui pratiquait la surpêche. Il ne s’agit là que d’une destruction de biens toutefois, de biens qui servait une cause douteuse (le nucléaire, la surpêche). L’un des adages de Sea Shepherd dit qu’ « il faut un pirate pour arrêter un pirate ». Si la loi n’empêche pas des braconniers de braconner, il faudra le faire soi-même, même si c’est contre elle. On retrouve notre distinction entre les deux genres de pirates – des hors-la-loi égoïstes et de justes hors-la-loi. Alors que ce soit Paul Watson qui soit recherché par la police internationale plutôt que ces pêcheurs qui contribuent à la croissante agonie de la terre, je trouve ça complètement dingue. Mais j’en comprends les raisons : la protection de la nature, ça ne rapporte pas des masses, alors que le Japon est une puissance économique de premier ordre, et Paul Watson est un pirate.

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            Nos océans portent donc encore sur leur dos des nombreux pirates. Mais il en est d’autres qui naviguent sur un tout autre genre de cour, je veux parler de ceux qui parcourent les infinies étendues de notre mer de pixel, Internet. La piraterie du 21ème siècle se joue d’ailleurs surtout sur la toile. Si tu n’as jamais vu un Anonymous, parce que sur ce terrain ils sont invisibles, tu as peut-être entendu parler de leurs actions. Ils ne jouent pas aux super héros, ils sont de vrais activistes – des hacktivistes comme ils disent, assumant parfaitement leur statut de pirate.

  • Je te propose de lire cet article écrit par Titiou Lecoq à propos d’une opération menée par les Anonymous pour la défense d’une jeune fille violée qui a été abandonnée par la justice, qui a préféré défendre ses poulains violeurs. Titiou finit par poser la question « faut-il obéir à la justice si celle-ci est corrompue », et donc injuste. Comme elle, les pirates disent non.
  • Un autre exemple intéressant : trois Anonymous, Boby, ErcUn et Seamymsg ont voulu protester contre l’enfouissement de déchets nucléaire à Bure en attaquant les institutions chargées de ce projet, mené sans référendum. Encore une fois, cela fait débat.

 

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            Bien sûr, il arrive comme chaque action que les actions des pirates manquent leur but. Et alors ? Parce que quelqu’un fait un faux pas, vous le rejetez tout entier ? Non. D’autant que les pirates sont des gens comme toi et moi. Le pirate, c’est peut-être toi. Toi quand tu refuses d’arroser tes vignes d’OGM néfastes. Toi quand tu empêches un sombre crétin de tuer des pinçons. Et toi qui pour ces belles actions te retrouve avec la « justice » au cul, parce que tu as eu l’audace de ne pas te contenter de rêver un monde meilleur mais qui a voulu le concrétiser par-dessus le marché – tu veux changer, aux dépends des banques, de la production ? Tu es un criminel.
Et peut-être que tu n’es pas un pirate, parce que militer, ce n’est pas évident. Mais si au moins, tu cesses d’écouter la loi avec la révérence d’un enfant de quatre ans pour sa mère qui le gronde pour prévenir ses bêtises, surtout quand cette loi sert des intérêts privés plutôt que généraux, si au moins tu ne condamnes pas les initiatives de désobéissance civile juste au prétexte que « la loi c’est la loi » ; alors tu assumes la responsabilité d’avoir un esprit qui critique et qui ne fait pas qu’obéir, qui sait respecter quand il le doit et condamner quand il le faut, alors tu as déjà l’indécente liberté du pirate, et tu partages avec lui la flamme qui révèle d’autres points de vue, d’autres chemins – un autre monde.

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