Pourquoi « je suis vulgaire » ?

            Est-ce que tu t’es déjà demandé pourquoi est-ce qu’on a honte lorsqu’on va poser un bel étron sur le trône des water closet ? Pourquoi on aime bien Beyonce mais qu’on se sent gêné si on voit une nana habillée comme elle dans la rue ? Pourquoi il y a des gens qui font des burn-out ? Et au fait, c’est quoi être gros au juste ? Est-ce que les moustiques ont des droits ?

            Oui, tu t’es certainement déjà posé ces questions. Mais est-ce que tu t’es déjà dit qu’elles pouvaient être vraiment intéressantes, porteuses d’un sens profond – que l’on pouvait traiter ces questions sales, étranges, gênantes, de façon philosophique ? C’est déjà moins probable. Après tout la philosophie, n’est-ce pas cette discipline d’élite qui ne se pose que de « grandes questions » – comment vivre sans Dieu ? A-t-on besoin de la vérité ? Faut-il défendre la science ? La matière peut-elle penser ?

            Ce n’est pas faux, et personnellement, j’adore explorer ce genre de questions. Mais pourquoi faudrait-il distinguer de « grandes » et des « petites » questions ? La philosophie n’est pas censée fonder cette hiérarchie, elle est au contraire une façon de se poser des questions – n’importe quelles questions – et je gage qu’elle peut tout penser et découvrir le sens qui se trouve dans l’ordinaire, le banal, le dégoûtant, en somme le vulgaire.

            Tiens, prenons un exemple au hasard : qu’est-ce que la vulgarité ? En voilà une question qui n’a l’air ni grande ni urgente. Pourtant, tu rencontreras un problème si tu essaies d’y répondre. Prends donc une pause, installe-toi bien, je vais te montrer ça rapidement.

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            Alors, qu’est-ce que la vulgarité disions-nous ? C’est ce qui est grossier, bas, mais aussi très courant, le contraire de l’exceptionnel. Elle est donc a priori chargée de valeurs négatives, il s’agit d’une contre-valeur morale, à ne pas imiter. Elle agit comme un repère à partir duquel on peut juger, et ensuite rejeter.

            Bien, jusque-là ça va. Mais maintenant on peut se demander, comment on définit ce qui est vulgaire et ce qui ne l’est pas ? Ce n’est pas facile de le dire selon des critères objectifs, et il apparaît que chacun a sa propre idée du vulgaire – mère-grand trouve que c’est vulgaire de parler comme un charretier, ton voisin cul-bénit trouve que quand même ta jupe est un petit peu courte, ton pote intello te trouve naze lorsque tu rigoles aux blagues potaches.

            En fait, on va dire que quelque chose est vulgaire en réaction à deux sentiments : le mépris ou le choc. Le mépris, c’est sentiment qui veut te rassurer « tu n’es pas de ce monde-là toi, tu vaux mieux que cela ». En étant méprisant, tu te convaincs que ta valeur est d’une certaine façon supérieure et différente de celle du vulgaire, ce qui te permet de le rejeter. Là, vulgaire rejoint le sens de son étymologie latine vulgaris : populaire, commun. Rejeter le vulgaire, c’est rejeter le banal et « le commun des mortels », c’est refuser l’identification avec toute cette boue vaseuse-là (parce qu’on vaut mieux que ça of course).

            Si le vulgaire ne rend pas méprisant, il choque. C’est son second sens : moralement, il n’est pas correct, il est bas et sans dignité. Mais c’est quand même bizarre, tu ne trouves pas ? Il est à la fois le banal, l’ordinaire que l’on rejette, mais en même temps on s’en inquiète suffisamment pour se sentir déstabilisé par lui. Le vulgaire est trop normal, mais il fait quand même pousser des « oh » outrés aux dragons de vertu (la mémé du 92 ou ton cul-bénit de voisin).

            Tu vois, il est là le surprenant paradoxe ! Pourquoi l’ordinaire est-il choquant ? Cela semble contradictoire, tout de même. Pourquoi est-ce Beyonce qui se trémousse tous seins dehors ou le mec qui déploie son plus bel arsenal argotique nous dérangent, si au fond ces gens sont vulgaires ? C’est qu’il y a un je ne sais quoi de subversif dans la vulgarité qui est difficile à concevoir. La vulgarité dérange nos catégories morales bien établies, elle vient les bouleverser et en proposer de nouvelles. Elle affiche une liberté et une telle indifférence face au jugement qui la condamne que secrètement, on en regretterait presque d’être du côté des proprets. Alors on méprise, réaction qui veut rendre l’affaire classée en se donnant la conviction que le vulgaire, c’est une inférieure normalité, comme ça on élimine le problème à la racine. Le choc aussi le rejette, même s’il trahit qu’il y a bien quelque chose à penser dans cet incompréhensible ordinaire.

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            Tu as sûrement déjà entendu cette idée selon laquelle la philosophie naît de l’étonnement, de l’évidence qui se brise. En fait, la philosophie, c’est très vulgaire en ce sens-là ! Elle part du commun, et parfois elle peut choquer en soulevant des problèmes. Mon intention en créant le blog « je suis vulgaire », c’est de proposer une vulgarisation philosophique, dans tous les sens du terme : rendre accessible ses questionnements parce que non ce n’est pas une discipline d’élite, mais aussi partir de toutes les petites choses vulgaires, banales, sales dont on pourrait faire l’expérience, pour se rendre compte qu’il est possible de rejoindre de grandes questions à partir des petites – et que tu aurais raison de vouloir creuser ces petites questions que tu te poses.

            Tu l’auras compris, je ne compte pas vraiment vulgariser un contenu du type « la liberté chez Descartes » ou « l’impératif catégorique chez Kant » pour t’aider dans ton prochain examen – et tu reconnaîtras que de toute façon il y a peu de chance qu’on te demande pourquoi on a honte de nos étrons (bien que certains philosophes auraient leur mot à dire là-dessus, et je ne me gênerai pas pour faire appel à eux, seulement, ce n’est pas le but). Ça veut dire que tu n’y verras pas non plus des gros concepts qui font peur et mettent en surchauffe ta base de données cérébrales – transcendantalisme, être-pour-soi, substance et modes de la substance, méta-truc ou méta-bidule, et j’en passe des error 404 et failed request. C’est la philosophie que je voudrais rendre vulgaire en t’invitant à te poser des questions et à croire en la légitimité de ces questions – parce qu’elles sont plus importantes que les réponses.

             Puisque tu es tombé ici, alors que tu gambadais sur la toile en te remettant à l’heureux hasard des clics, je te propose de rester un peu et de te tortiller l’esprit avec moi – et s’il te vient une interrogation vulgaire, n’hésite pas à me le faire savoir !

One thought on “Pourquoi « je suis vulgaire » ?

  1. Un très joli site qui donne à penser de manière décomplexée et rafraîchissante des expériences vécues par tous. Merci pour cette belle pédagogie, pleine d’humour et de sagesse. Vive Beyoncé et vive la Philo 2.16.

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