Péter des câbles : le calme ou la colère

 

« Un conseil : énerve-toi ! »

 

            Mieux vaut la paix de l’océan plutôt que l’éruption du volcan. Garder son calme, plutôt que se mettre en colère. C’est ce qu’on enseigne aux enfants terribles qui hurlent au moindre mécontentement, ouin, non je veux pas, ouin, je veux ça : calme-toi et on discutera. Arrête de couiner, de crier, et on verra. C’est donc la forme d’éducation qui donne plus tard des adultes matures qui ont le contrôle d’eux-mêmes. Avec du calme, on fait des êtres polis, capables d’empathie et de compréhension mutuelles.

            Mais un jour, une amie a bousculé ce présupposé moral si bien établi dans mon esprit. Après m’être fait traitée comme une merde par un gars (allez, ça nous est tous arrivé), bien que déçue, je restais de marbre : il faut le comprendre tu vois, ça n’a pas été facile pour lui, il a ses raisons, non vraiment, il faut l’excuser. « Mais arrête d’être gentille comme ça ! Pourquoi tu te mets pas en colère ? Franchement, tu devrais te mettre en colère et t’affirmer un peu plus ! C’est un con, c’est tout ! », s’écriait-elle, presque indignée par mon calme bouddhique. « Alors un conseil : énerve-toi ! »

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            A ce moment-là, alors qu’elle s’irritait pour moi, je pouvais clairement voir dans son regard que mon calme n’était pas une force morale mais une sorte faiblesse. Mais pourquoi la colère plutôt que le calme ?

 

Le conseil du sage

 

            « Rester calme en toute circonstance ». C’est une posture morale très valorisée en philosophie. Pas la peine d’en lire des tonnes pour comprendre que chez les sages grecs ou chez les paisibles bouddhistes, c’est l’énervement qui est une faille. S’énerver, c’est admettre qu’on est touché et blessé par le monde, que les événements nous atteignent et nous font perdre le contrôle de nous-mêmes. S’énerver, c’est littéralement répandre ses nerfs en dehors du centre nerveux, partout autour de toi, et dans cet éclatement organique tu perds la possession de toi-même. Au lieu de te recentrer sur l’essentiel.

            Les Stoïciens faisaient une distinction simple entre les choses qui dépendent de nous, et celles qui n’en dépendent pas. Ce qui dépend de nous, finalement, c’est surtout notre désir et notre opinion : tout le reste, les choses du monde – la santé, la richesse, les événements en général – ça ne dépend pas de nous. Ça arrive, ça part, c’est fragile. Celui qui s’énerve trahit par son bouillonnement qu’il a été blessé par ces choses du monde qui ne dépendent pas de lui. Le monde l’exaspère, alors sa face rougit, se ride, perd son aspect lisse. Tout fulminant et défiguré par le monde, dans cette vaine agitation on voit sa faiblesse : il n’a pas su se recentrer en lui-même, il s’est éclaté comme ça, boum, le monde l’a transpercé.

            Ça me fait penser au gars pas doué en informatique dont l’ordi ne fonctionne pas comme il veut, et qui appuie sur toutes les touches en même temps en criant (ou en pleurant on sait pas trop) : ça marche pas mieux et t’as perdu ton temps. Il n’a pas su rester de marbre à l’instar de ces belles statues athéniennes, dont le visage apaisé s’harmonise avec l’ordre du monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mec vénère VS statue tranquille, choisis ta team

 

 

            C’est pourquoi pour ces sages, le calme témoigne d’un sain détachement à l’égard de ces choses. On n’y peut rien, tout va bien. Je connais ma place ici-bas, tout va bien.

            Les images et les mots dévoilent cette valeur morale de la quiétude. L’esprit du sage serait comme un vaste océan tranquille, alors que l’homme qui s’énerve explose comme un volcan. L’un garde son sang-froid, l’autre a le sang-chaud. Il reste de marbre, il pète un câble. Le sage demeure dans son état initial, il ne change pas et reste lui-même ; l’homme hargneux change d’état, il se perd.

            Le conseil du sage est clair et sans appel : reste calme.

 

 

 

Péter les chaînes du destin

 

            Mais enfin il faut bien regarder ce qu’implique ce conseil. Ce que te dit le sage, c’est d’accepter l’ordre des choses. Il y une nécessité à l’œuvre, un destin, contre lequel tu ne peux rien, et c’est pour cela que la colère est une dépense inutile d’énergie. Tu ne peux pas changer le monde. Tu ne peux pas agir sur les choses. C’est finalement la sagesse d’un monde qui va comme il va. Et le calme est une soumission à ce monde qui va comme il va. Il n’y a que Dieu pour pouvoir déchaîner sa « sainte colère ». Lui seul peut changer le monde.

            Est-ce que c’est pas un peu pernicieux, d’associer soumission et sagesse ? Dans un monde où les plans ne sont pas ordonnés par les étoiles, mais par des humains qui gouvernent, qui agissent, qui font des lois et des discours, peut-être qu’il faudrait apprendre à perdre son calme, à briser son cocon de marbre, à faire bouillir un peu plus ce sang trop froid.

            Karl Marx te dira qu’il existe une belle colère, une colère juste. C’est la colère des opprimés face à un système politique qui les domine, et qu’ils peuvent changer. Tu peux changer les choses si tu laisses déferler ta rage. Cette colère qui éclate affirme qu’il n’y a pas de dieux ni de maîtres pour nous dire que faire ou comment être. Il n’y a déterminisme que pour ceux qui s’y soumettent calmement, il n’y a que la fureur pour le rompre.

            Donc péter un câble, c’est briser la chaîne du destin – un destin qui n’en est pas un.

            C’est faire de nécessité furie. La colère est la sagesse de celui qui ne veut pas s’en remettre à un déterminisme qui lui dicte l’ordre des choses. Oui, il y a une sagesse de la colère. Face à une injustice : grogne. Face à une inégalité : irrite-toi. Face à la corruption : hausse la voix. Détruis des chaînes. Pète des câbles.

 

 

S’énerver c’est s’estimer

 

            Mais même sans parler de la colère révolutionnaire, la belle colère politique, je crois qu’il faut faire une plus grande place à la colère psychologique du quotidien.

            Depuis qu’on est tout petit on nous a appris à être sage comme une image, à ne pas faire de vague, à ne pas trop remuer. Bah tiens, « sage comme une image », « être sage », « avoir de la sagesse », encore le même rapprochement entre la sagesse et la docilité. Alors bien sûr, c’est utile pour le bon fonctionnement de la société, d’être doux et poli, faut quand même savoir dire « bonjour merci » pour que ça ne soit pas la jungle. Mais tout de même, à force de gentillesse polie, on a désappris la capacité à s’énerver, à élever le ton quand on se fait marcher dessus.

            Il y a une différence entre l’énervement du mec qui klaxonne comme un taré dans sa caisse parce que le papi devant lui va à deux à l’heure, et la colère froide de quelqu’un qui rappelle qu’il veut être respecté. Là, t’abuses de moi, là tu vois, tu te fiches de ma gueule, et non je mérite pas ça. Et je sais que je mérite pas ça parce que figure-toi que je m’estime, parce que j’ai confiance en ma valeur.

            Se mettre en colère à ce moment-là c’est admettre pour soi-même que l’on vaut quelque chose, quelque chose qui vaut la peine d’être défendu par une voix plus forte. Alors que rire timidement et dire « je comprends t’en fais pas », c’est laisser l’autre te bafouer tranquillement.

 

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            En étant une femme, j’ai particulièrement fait l’expérience de l’inculcation du calme, de la gentillesse et de la politesse comme valeurs. J’ai une voix toute douce et aiguë quand je dis, « oui d’accord », même quand au fond je pense « va te faire voir connard », ce que j’aimerais pouvoir dire avec un swag de gros gangsta. C’est mal très mal vu pour une femme de se mettre en colère, tout simplement parce que c’est un petit être fragile qui doit rester soumis. La colère est l’apanage du mâle – mais plus généralement de celui qui a le pouvoir – ton patron, ton supérieur. Ta mère aussi, mais elle, elle a raison.

            Alors respecte-toi, prends ce pouvoir face à l’abus, à l’injustice, au mépris. Estime-toi à ta juste valeur, et pose plus haut et plus fort la vérité de tes mots.

            Donc oui, il y a une sagesse de la colère, et c’est celle de l’affirmation de soi.

 

 

 

2 thoughts on “Péter des câbles : le calme ou la colère

    1. Eeeh vidéo intéressante ! Je ne connaissais pas du tout cette youtubeuse, je vais regarder de plus près ce qu’elle fait. Sur l’intersectionnalité elle doit avoir des trucs à dire – et d’autant plus de colère à revendiquer 😉 Merci !

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