Militer, c’est prendre en charge sa part de misère

 

            Tu as déjà fait un rêve de révolution ? Tu sais, ce rêve dans lequel tu débordes de vie, et que tout déborde avec toi. L’idéal viendrait déferler sur le réel, son écume viendrait mordre les petites limites du concret en y laissant sa trace dentelée d’utopie, et le monde en serait transformé un peu, à jamais. On serait tous unis nous ruant contre l’injustice, la charcutant du regard, elle ne pourrait pas tenir.

            T’entends ? Voilà qu’un meneur de troupe s’apprête à parler, écoutez-moi, écoutez-moi camarades, il s’avance, il est jeune et vaillant, il a l’air confiant, il tient fermement son haut-parleur, il ne tremble pas, et nous on l’écoute tous, on attend le message – écoutez-moi : « cette nuit est venu le jour du changement », il a dit, tel un prophète, on s’émeut. « Le moment est venu de s’unir ».

            Alors les espoirs retentissent ensemble, très fort, la foule commence à marcher, et hargneuse à s’éparpiller dans les rues en désordre, écoutez-moi clame encore le prophète, la cohorte fait fuir les vieilles dames effrayées qui tiennent leur sac-à-main serré contre leur petit cœur d’oiseau tout palpitant, écoutez-moi le moment est venu de s’unir. Les yeux brûlent de la lueur de la justice, si tu scrutes leur flamme tu y vois ce que devrait vraiment être le monde. Nous aurons bien déferlé.

            Et demain ? Lorsque nous serons bien contents, repus de nous être si bien exprimés, d’avoir crié si haut, qu’est-ce qui aura changé ? Est-ce que le bol de soupe du mendiant en sera plus rempli ?

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Un rêve de violence

            Si tu as déjà pris conscience de toutes les injustices, les oppressions, les abus, les spoliations, les inégalités qui charpentent notre monde, tu as peut-être déjà eu l’envie de militer contre ça. Militer, c’est un acte par lequel on manifeste une revendication politique ou sociale, et par lequel on essaie de concrétiser une idée, la faire passer à la réalité, en espérant que cette réalité soit un peu meilleure.

            Alors bien sûr, ça n’a rien de facile, la réalité, elle ne se plie pas si volontiers à tes idées. C’est sans doute pour ça que militer, ça vient d’abord du militaire : il y a une notion de combat dans le terme. Quand tu milites, d’une certaine façon, tu combats. L’action politique semble devoir passer à un moment ou à un autre par la violence. Elle est une confrontation contre un ennemi : l’Etat, les grands patrons, les oppresseurs en tous genres, qu’il faut destituer de leur piédestal usurpateur. Spontanément, en politique, on n’imagine pas vraiment de résolution douce. Le changement exige de la casse et du sang. Il réclame son sacrifice. Le militant est un combattant.

            Et donc on se met à manifester, à casser des vitres, à parler de brûler des voitures, même si on le fait pas, parce que quand même, c’est pas évident. Mais les vrais militants, ils osent, eux. Ils y vont, ils tapent.

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            On peut être fasciné en effet, mais si on s’arrête deux minutes, est-ce que ce n’est pas un peu étrange de penser l’action politique sous la forme de la lutte ? C’est vrai, après tout, pour changer vraiment les choses il faut aussi rallier les gens à sa cause, les convaincre de la justice et de la beauté de nos idées. Mais comment la violence peut-elle convaincre de quoi que ce soit ? Personne ne croira à un idéal qui force à rentrer dans ses rangs. Non, pour convaincre, il faut discuter, débattre, supporter, expliquer, démontrer, révéler les problèmes, dire « voilà je pense que ce n’est pas dans ton intérêt non plus de rester dans tes chaînes ».  Quand tu te fais insulter et cracher dessus, a priori, la réaction idoine ce n’est pas la grande accolade, et ô merci je n’avais rien compris avant que tu ne m’asperges de ta divine salive.

            Mais alors, d’où ça vient, cette idée que pour militer il faut être violent, qu’il faille en passer par un moment de lutte ?

            Il y a certainement une grande part d’imaginaire là-dedans. Ça commence avec la prise de la Bastille (qui d’ailleurs n’était pas si violente qu’on veut bien s’en souvenir). Puis ça continue avec la figure des militants communistes, qui attendent le Grand Soir  et un signe providentiel du Parti depuis des lustres, leurs kalachnikovs bien au chaud dans leur placard, entre la balayette et les croquettes pour chat. On se souvient encore des planqués des maquis pendant la seconde guerre mondiale, qui combattaient l’occupation, ou des résistants, qui ont bravement tenu.

            En fait, dans le mot même de militer, on préjuge de la forme que doit prendre l’action politique : violente, et collective. Un groupe uni, et dirigé par une tête pensante, fait violence à la violence. C’est cette violence légitime qui permettrait de réaliser l’idéal.

            Le militantisme, ça serait alors une phase destructrice dans le projet politique, c’est le moment où on abat la structure injuste. Ça suppose un engagement total, une force de groupe, et un prophète, un gars plus éclairé qui te fera prendre conscience des inégalités pour t’enjoindre à gagner ses rangs.

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L’activisme : les différentes formes de l’action politique

            Bon, tu dois bien te douter que cette vision imaginaire et fantasmatique du guerrier militant et assez limitée. C’est un militantisme qui vise directement la structure d’oppression, mais pas le rassemblement des consciences oppressées. Et de ce fait, on en vient à oublier les milles et une formes que peut prendre l’action politique.

            En anglais, on ne parle pas de militantisme, mais d’« activism », d’activisme : être actif sur plan politique, c’est faire de l’activisme, pas du militantisme. La dimension du combat n’apparaît pas premièrement.

Distribuer des tracts sous la pluie un dimanche ? Activisme.

Préparer une soupe populaire ? Activisme.

Aller stopper un baleinier qui pêche illégalement en Antarctique ? Activisme.

            Alors certes, l’impact semble être d’une force différente. Pourtant, ce sont toutes actions politiques, elles ont en commun la volonté de changer les choses, de donner un petit coup de pouce, ou une bonne grosse claque au monde. Ce sont leurs moyens qui diffèrent.

Répertoire des formes d’actions militantes. Cimer wikipédia.

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La part du soi : l’effort plutôt que le sang

            Puisque l’action politique peut prendre tout plein de formes différentes, et pas forcément violentes, on ne peut en rester à l’idée que militer c’est combattre. On pourrait même au contraire concevoir que le changement n’est pas nécessairement brusque et brutal, mais qu’il s’installe dans une durée longue. Le militantisme peut se penser au long terme, et ça suppose la modalité du dialogue plutôt que celle du combat.

            Toutes ces actions dont on a parlé, elles ne visent pas directement à abolir une structure, mais à partager la conscience qu’elles ont d’une inégalité. Les distributions de tracts, les actes associatifs, les performances artistiques, voilà autant de façon d’instaurer une forme de dialogue, où l’on s’adresse à celui qui n’est pas militant et qui ne se sent pas concerné. Alors évidemment, c’est faire face au désaccord, à la contradiction, à l’ignorance, à la raillerie. C’est sûr que ça demande beaucoup de patience, car militer c’est d’abord parler avec quelqu’un qui n’est soit pas au courant d’un phénomène soit en opposition avec lui. Je te l’accorde, discuter avec les grand-mères que tu faisais fuir en criant comme un barbare lors de la dernière manifestation en date, ça fait moins rêver, ça donne un moins beau rôle apparemment. Tu vas devoir les écouter, tous ces gens qui te ressortent les mêmes arguments à toutes les sauces, et qui rient grassement de tes utopies.

           Si par exemple, tu veux militer pour le droit des animaux, et l’adoption d’un mode de vie végétarien, sois bien préparé à entendre mille fois les mêmes questions, et à répéter en mode automatique ton exposé argumenté que tu vas connaître par coeur à en vomir (et alors tu manges du poisson ? Et tes protéines ? Et la carotte elle crie ? Mais on est des prédateurs nan ? On a des canines et puis les hommes des cavernes, ils mangeaient de la viande). Tu ne peux bien sûr pas en vouloir aux gens qui te posent ces questions, et qui sont moins bien informés que toi du sujet. Et ça marche pour tout type de causes : tu donnes des cours de langue aux réfugiés ? C’est bien beau mais : à quoi ça sert ? Ils vont s’intégrer mieux tu crois ? C’est pas ça qui va les aider vraiment hein ! Tu devras rester bien calme, constant, et décidé tel Sisyphe qui continue encore de pousser son rocher.

Sisyphe le végane qui pousse sa botte de paille, on y croit

           

            Mais surtout, concevoir l’activisme ainsi, ça nous donne la possibilité de ramener l’action politique dans notre vie quotidienne. Ça veut dire que même-toi, tu peux faire quelque chose, à ton niveau, avec tes moyens. Ça va exiger de toi éthique et constance, et donc effort et espérance. Mais c’est donner à ton idéal la forme la plus concrète qui soit, parce que si tu ne commences pas par toi, comment comptes-tu changer le monde ? Est-ce que ça serait au monde de changer, et toi de t’y adapter ?

            Non seulement ça me semble inverser l’ordre des choses, mais en plus ça me semble rester en contradiction avec soi-même que d’avoir des idées et de ne pas essayer de les vivre.

L’activisme politique, ça suppose donc trois choses :

– avoir des idées et une volonté de changer quelque chose ;

– partager ces idées dans une forme de dialogue ;

– ramener ces idées à la maison, en les intégrant de ta conduite.

            Et dans tous les cas, le prix de l’activisme, c’est l’effort plutôt que le sang. C’est d’abord l’effort de se renseigner, ensuite l’effort de partager, et enfin l’effort de faire.

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Un privilège égoïste et sans impact ?

→ Un activisme sans impact

            Évidemment, cette conception de l’action politique ne fait pas l’unanimité. Le reproche que j’entends le plus souvent, ça serait de dire qu’une action politique si humble manque sa fin, parce qu’elle aurait un impact si faible qu’il ne change rien à la situation. Il ne faut pas oublier qu’on n’agit pas simplement pour le plaisir d’agir, mais pour réaliser une certaine fin – l’utopie d’un monde meilleur en l’occurrence.

            Si toi, petit individu que tu es, t’efforces de réduire tes déchets pour prendre soin de ta planète, ou que tu t’embêtes à préparer une soupe populaire à partir de produits glanés à la fin du marché, eh bien, en fait, tu ne fais rien, car tu n’as pas changé la face du monde.

            Honnêtement, je trouve que cette idée masque mal une grosse flemme de fond. C’est assez simple d’y répondre :

            – un impact minime est évidemment mieux que rien du tout, sans compter que l’impact puisse avoir un effet ricochet (les autres ont des yeux, ils te voient gigoter après tout, ça peut en inspirer certains)

            – parfois ne pas avoir d’impact c’est une manière d’avoir un impact : ce qu’on ne fait pas est tout aussi important que ce que l’on fait. S’abstenir de trop consommer par exemple a des effets très concrets au bout du compte. C’est par exemple le projet de Colin Beavan que de devenir un “No Impact Man”. Il s’agit de vivre sans générer d’impact écologique sur la planète, dans la mesure du possible.

            Je trouve ça très paradoxal de penser qu’il faille changer absolument le monde, et qu’en attendant l’absolu, on ne fasse rien. Ce qu’on veut en fait dire par « pas d’impact », c’est que les actions politiques du quotidien demandent plus d’efforts qu’elles n’apportent de résultats. Et alors ? On arrête tout et on va s’manger un Quick ?

            Surtout que l’on n’agit pas seulement en fonction d’une fin, mais aussi d’un principe, un devoir qui fait mépriser le fait que l’action parvienne à son but non. Si tu aspires au meilleur, au fond, peu importe que ça ne marche pas, il faut tenter.

            Lorsqu’il s’agit de militer, je n’ai qu’une maxime : « Il est peut-être vain de le faire, mais il reste nécessaire que tu le fasses ».

→ Cet activisme est un privilège

            Mais en plus de la nullité de l’impact, de la vanité de l’espoir même qu’on place dans nos actions, on pourra jeter la pierre à ce militantisme parce qu’il est une forme de privilège. Et c’est très vrai je crois. Tout le monde ne peut pas militer. Cela exige des moyens nombreux,

            – matériels (avoir le temps et la condition qui l’autorisent),

            – intellectuels (avoir les ressources qui permettent de s’approprier la situation critique)

            C’est certain. On ne va pas demander à l’enfant thaï qui parvient à peine à remplir son estomac correctement de s’abstenir de manger du poisson parce que tu comprends mon petit, l’état des océans est désespérant. Et la femme qui a trois enfants à charge, un mari qui s’est carapaté on ne sait où, je ne vois pas comment elle pourrait trouver le temps d’aller s’occuper d’une asso ou d’aller bomber les murs de la Sorbonne.

            Et puis parfois, même toi, tu n’as juste pas l’énergie. Non pas aujourd’hui, j’ai eu une journée difficile, il pleut, mère-grand a le rhume des champs, rien ne va quoi, je m’occuperai du monde demain, il peut m’attendre encore une journée le monde, aujourd’hui, je m’occupe de moi.

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            Militer, c’est un privilège. Je n’en doute pas une seconde. Mais je n’y vois pas là un argument pour dégonfler les tentatives d’actions politique, tout au contraire. Quand on me dit que tout le monde ne peut pas militer, moi je n’y vois qu’une raison supplémentaire de le faire si on le peut.

            Qu’est-ce que ce privilège, sinon une forme de surplus ? Un surplus d’argent, il surplus de temps ? N’est-ce pas du savoir, des critiques, des informations en plus ? Le privilège, par définition, c’est quelque chose qu’on a et que les autres n’ont pas. Ce privilège n’est rien d’autre qu’un surplus d’énergie qui ne demande qu’à s’épandre. Cette énergie que tu as en plus, si tu peux l’utiliser pour prendre en charge ta part de misère, c’est peut-être ton devoir de le faire.

Je peux militer donc je le dois. Mon surplus vital, c’est mon devoir. Je ne peux pas m’occuper de toute la misère du monde, mais je peux en prendre ma part. J’ai la chance d’avoir les épaules suffisamment solides pour en supporter un peu, moi jeune fille blanche et diplômée. Je n’ai pas honte de mon privilège et de mon heureuse condition : je m’en sers, j’essaie de redonner au monde ce que j’ai reçu en surplus. Militer, c’est aussi faire le partage de son énergie vitale en ce sens.

N’aies pas honte mon ami d’être mieux loti que d’autres, tu n’y es pour rien. Mais puisque tu le peux, sois généreux avec ce monde qui t’a été gracieux.

→ « Militer, c’est chiant » : troquer les rêves

            Est-ce que « ramener le militantisme à la maison », ça veut dire qu’il faudrait renoncer à toute forme de violence ?

            Je te laisse te faire ton opinion là-dessus. Penser une violence légitime est de toute façon problématique.

            Cependant, je conçois que la violence, le brusque, puisse prendre le relais du dialogue et de la patience lorsqu’il n’y a plus aucune possibilité de discussion (on ne discute pas sous l’occupation, on ne discute pas non plus d’un 49 :3, alors peut-être que…). C’est ce qui me fait soutenir si fort Sea Shepherd : impossible de discuter avec les intérêts d’une compagnie économique qui nie le droit international.

            Mais je ne vois pas comment on puisse se passer d’un changement sur le temps long. Il y a un très bon article qui m’a inspirée à ce sujet : « Militer c’est chiant », par Les Questions composent.

          Oui, ça annonce la couleur. Si tu veux voir les choses changer, il faut fournir des efforts à proportion. Donc oui, c’est pénible parfois. C’est sûr que ça fait moins rêver qu’une manifestation soudaine, où tous ensemble on casserait tout, et où de nos bris et fracas surgirait le monde, beau, neuf, prometteur, meilleur.

            Pour agir en politique, il faut accepter de troquer son rêve d’absolu, un moment au moins, contre une kyrielle de tout petits rêves, tout humbles qu’ils sont, si concrets, si minimes, mais si réels.


Le jardin des délices

Je ne t’implore pas d’abandonner ta grandiose utopie. Garde-la au fond de toi. Elle n’en ressortira que plus magnifiée au moment où nous déferlerons ensemble pour bon.

One thought on “Militer, c’est prendre en charge sa part de misère

  1. Ton article intéressant rejoint les propos de Pierre Rabhi, en particulier le conte du petit colibri, qui fait sa part en transportant dans son bec, une minuscule quantité d’eau pour éteindre l’incendie qui ravage la forêt.

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