Faut-il voyager ?

Voyager ou montrer ?

             À en croire les photos qui pullulent sur les réseaux sociaux – dans lesquelles je compte les miennes –, voyager apparaît comme une étape nécessaire de la vie sans laquelle tu ne serais rien qu’un ignare sans curiosité ni courage, voué à ne jamais trouver le sens intime de ce que signifie vivre. C’est vrai, il suffit que tu partes je ne sais où en Turquie, en Roumanie ou au Canada pour émerveiller ton auditoire et te faire reluire le poil à coup de « waouh ». Tu préfères rester chez toi cet été ? Ah mon brave, que ta vie est terne !

            C’est pourquoi j’en suis venue à me demander s’il faut voyager, si le voyage est un impératif à remplir. Il semblerait qu’un fantasme surannée d’Odyssée, d’un Ulysse qui a connu l’initiation obligatoire de la vie, qui a bu la tasse d’eau de mer et vu ce que personne n’a vu, nous travaille encore l’imaginaire. Voyager, cela nous donne l’aventure, cet excitant alliage de péril et de découverte qui t’assure l’âge adulte comme un diplôme te promet une place d’étoile dans la société. Mais en y réfléchissant un peu, je trouve ça drôle que ces poussières de rêves odysséens traînent encore dans le vieux grenier de nos esprits, à cette époque où l’on possède Google Earth, des guides qui nous mâchent le voyage et des gros avions tout confort pour une traversée en douceur. Du péril et de la découverte ? Permets-moi d’en douter et d’en glousser un petit peu, de ces diplômes d’aventure en toc qui reposent plus sur des photos instagrammées que sur les risques pris.

Mmmh, alors, où est-ce qu'Ulysse va partir ensuite ?

            Maintenant que j’en parle, ce sont probablement ces belles photos qui dictent l’impératif « voyage ! ». Si je me connecte sur Facebook, j’en ai plein les mirettes de qui en Nouvelle-Zélande et de qui au Viêt-Nam, et il faudrait vite que je trouve une destination originale pour publier à mon tour, parce que mon existence virtuelle s’en retrouverait plus intensifiée, j’aurais des choses à montrer pour prouver que j’ai vécu et que je vis, j’aurais des témoins par centaine de cette richesse en expériences. En fait, il y a bien un impératif, mais il enjoint à montrer plutôt que de vivre, comme si un stock de photos et de statuts Twitter ou Facebook allaient pouvoir figer notre existence dans une statue éternelle et parfaite, vestige de ce que nous sommes, nous validant à jamais.

            Outre le fait que cela ne fonctionnera pas, parce qu’il faut toujours s’agiter et montrer l’agitation pour exister, cela pose quand même des problèmes. On pourrait d’abord céder à une gloutonnerie insatiable qui demande toujours de nouveaux lieux, de plus en plus originaux, bizarres, toujours plus d’ailleurs. Le glouton collectionne les lieux comme on pourrait collectionner les jouets kinder, il les visite superficiellement et ne tente même pas de les habiter. Et puis, parfois, cette attitude s’accompagne d’une forme douteuse de néocolonialisme. On ne respecte plus les locaux, mais on paierait cher pour avoir une photo avec un pauvre orphelin africain, parce oui, on est quelqu’un de bien en fait, voyez vous-mêmes. Ouais. Bof. Et puis il y a le tourisme aussi. Même si je n’aime pas vraiment en faire moi-même, je n’ai rien spécifiquement contre le tourisme. Mais il faut admettre que c’est avant tout une activité commerciale et lucrative, qui fait de toi non un voyageur mais le client d’un service qui te permet d’emporter ton confort avec toi n’importe où dans le monde, monde que tu découvriras à travers un plan prémâché pour toi, avec d’autres clients en t-shirt I<3NY et des guides qui jouent à l’indigène pour mieux vendre du rêve. Et pourquoi pas, si c’est ce que tu recherches, que tu l’assumes pleinement comme tel, et que ça aide l’économie d’un pays. Mais non, désolée, ça ne permet pas d’être Ulysse. Si le déplacement peut s’acheter, l’argent ne pourra pas t’offrir l’acte même de voyager, sans aucun autre effort de ta part que celui d’un déboursement.

            Okay, compris Germaine. Mais alors, comment est-ce qu’on voyage ?

Le sens du voyage

 

Que du rêve ? D’abord, voyager, c’est chiant aussi

            Ah ! Oui ! Tous ces beaux paysages, ces gens incroyables, ces nouvelles cultures, cette vie sauvage ! C’est ça le voyage ! Oui, tu as raison. Mais avant ça, c’est des heures devant ton PC à chercher quelle assurance il te faut, si ton visa est à jour, si tu as le bon, comment faire des économies et partir avec quasi pas de thunes, chercher des témoignages, réserver des auberges de jeunesse et chercher des couchsurfers. Et quand tu arrives, c’est la grosse fatigue à cause du décalage horaire, t’as mal au derrière parce que t’étais dans l’avion pendant des heures. Et après, c’est la galère, tu marches des heures dans les rues pour trouver un job, et ton fort accent français ne fait que révéler ton inexpérience. Et puis zut, j’ai oublié l’anti-moustique, et des moustiques il n’y a que ça, en plus ça donne la dingue il paraît, ces sales bestioles, pourquoi j’ai pris la pince à épiler et pas l’anti-moustique, hein, dis-moi ? J’avais dressé une liste des trucs à ne pas oublier pourtant, ça m’avait pris des plombes. Et puis il y a la solitude parfois, les problèmes d’argent, souvent. En fait, toute cette galère, c’est rien du tout en comparaison de tout ce que tu vas t’éclater. Ça c’est sûr. Il faut juste savoir qu’elle existe et qu’il faudra la surmonter d’abord.

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C’est quoi l’exotisme ? Ou de la non-nécessité d’aller se risquer la peau des fesses en Amazonie

            Dans tout ça, on a un peu oublié ce que ça veut dire « l’exotisme » que l’on trouve grâce au voyage, surtout depuis qu’on a les satellites et les médias. À mon avis, c’est plus facile de commencer par dire ce que le voyage n’est pas, ou plutôt ce qu’il n’est plus. Son essence ne réside pas dans l’héroïsme, tu n’as pas à être Ulysse affronter épreuve sur épreuve, vague sur vague, pour être un voyageur. Je ne dis pas qu’il ne faille pas rechercher l’adrénaline si tu l’aimes – je dis le mythe du retour à la petite chaumière après avoir lutté contre mille monstres et dangers, merci mais on n’y croit plus.

            J’irais même jusqu’à dire que pour mieux cerner l’idée du voyage et de son exotisme, il faudrait commencer par son chez soi. Ne prends pas cet air étonné et rappelle-toi bien que voyager et migrer sont deux choses différentes. Tu n’as pas besoin d’aller très loin pour voyager – voyager, cela signifie naviguer, se laisser porter par les vagues de l’inattendu, quitter le quai de la routine, en galérant sûrement, embarquer pour une ruelle qui ne semblait pas vous appeler et où aucun autobus ne va, n’y rencontrer rien d’autre que le regard fugace d’un chat d’égout, ou une fleur des villes, des fragments du banal inaperçus et donc exceptionnels. Si tu voyages ainsi, sans autre guide que ton intuition, au cœur d’un territoire qui dans le jour de ton quotidien t’apparaît comme connu, lors des nuits de tes promenades sans chemin il se révélera étrange et surprenant, et toi tu deviendras archéologue d’exotisme, à fouiller dans chaque recoin pour dénicher les joyaux de l’insoupçonné que ce territoire aura découvert pour toi. Voyager c’est aller à la rencontrer de toutes ces choses, c’est fouiller, y revenir, déterrer, trouver, s’en réjouir, poursuivre, s’épanouir dans ce travail de mineur. Si tu sais où tu vas, si tu suis un plan – celui du métro, d’un livre ou même de ta carte mentale –, tu ne voyages pas absolument, et tu ne découvriras pas. Je crois que c’est pour cela que l’on peut voyager chez soi. Il y aura toujours de l’exotisme à y dénicher, parce que l’exotisme, c’est simplement ce qui renouvelle notre regard par des éclairs neufs et éphémères d’étrangeté, d’intimité, par la fulgurance d’une rencontre fragile – c’est ce qui, par conséquent, enrichit notre vision du monde en l’ouvrant sur le mystère et en la soignant du routinier. Tout est susceptible d’exotisme : un son, une brise, un insecte, un imposant bâtiment, il n’y a pas d’autre loi que celle de votre étonnement.

Dans une petite rue de Fitzroy, Melbourne.

            Si l’on apprend mieux à naviguer sur les aléas de la découverte chez soi qu’à l’étranger, c’est parce qu’une fois à l’autre bout du monde, c’est l’exotisme qui vient à nous, car tout y est neuf. La première fois que j’ai mis les pieds hors de mon pays natal, je pouvais marcher des heures, sans aucun but précis, sans savoir où j’allais, simplement pour me nourrir de cet océan de nouveautés. Jamais je n’étais repue, je sentais délicieusement ma faim ne pas vouloir s’apaiser, s’enflammer à la moindre petite miette de paysage que les habitués ne remarquaient plus. Je me retrouvais très riche en souvenirs et en beautés tout d’un coup. Lorsqu’on est chez soi, c’est plus difficile, il faut vraiment creuser et sillonner les rues et les champs pour y faire surgir de l’exotisme. Il faut sans cesse approfondir le paysage et naviguer de longues heures. Le voyage stimule une curiosité pérenne.

Pour une aventure sans cyclope ni kraken : bouleverser son confort

            L’autre composante du voyage, après l’exotisme, serait l’aventure. Mais je crois que le sens de l’aventure est bien plus simple qu’il n’y paraît. Non, ce n’est pas grave si en chemin tu ne rencontres pas le kraken, si aucune sirène n’est venue te chanter une berceuse au creux de l’oreille, et si tu n’as pas bravé une tempête en colère. Tu n’as pas besoin de tout ça pour être crédible – tu n’as pas besoin d’être crédible.

            L’aventure est un état d’esprit, un peu courageux, mais pas trop, sans témérité, qui nous pousse à sortir de zone de confort, celle de notre gentil quotidien. Ulysse, il lui fallait bien rencontrer le cyclope pour sortir de cette zone de confort, le mec a fait la guerre de Troie en se cachant dans un cheval en bois en même temps, il avait mis la barre haut. Nous, qui menons une tranquille vie de bureau, et qui, pour chercher notre pitance, nous n’avons qu’à nous rendre au supermarché du coin, il nous en faut bien moins pour bousculer notre vie. Il suffit trouver ce qu’il te faut à toi, et ça peut paraître très peu au premier abord. Pour moi, c’était partir seule dans un pays étranger, essayer de m’y intégrer, trouver un petit boulot alors que je n’avais aucune expérience. Porter trois assiettes et servir des gens impatients c’était bien plus difficile que faire des prouesses de rhétorique en dissertation pour moi. Rien que toquer à une porte pour demander dans un anglais approximatif s’il vous plaît embauchez-moi, non je n’ai pas d’expérience mais je suis très motivée, oui bien sûr que c’est légal de m’embaucher, regardez voilà mon visa, eh bien, ça me demandait un effort difficile, un petit courage mais courage quand même. Parce que je ne l’avais jamais fait avant, et que j’avais peur de le faire. L’aventure dans le voyage te déniaise, il relativise ton sentiment de peur envers le monde – sortir de sa zone de confort, c’est justement surmonter nos craintes intimes.

            Simplement se rengorger de la délicieuse énergie de l’exotisme ne t’apprendras rien si tu ne te pousses pas un peu à apprendre et à expérimenter. Tu vas commencer par aller manger seul dans un restaurant. Puis tu rencontras des gens dans la rue et les transports, que tu auras abordé pour briser ta solitude. Ça ne paraîtra pas grand-chose à certains, mais tant pis, pour toi ça sera déjà quelque chose, tu seras sorti de toi-même. Et finalement, tu seras plus épanoui et confiant, et tu repousseras les limites de cette zone de confort encore plus loin. Tu repartiras seul avec ton backpack dans une destination qui a l’air moins facile, et tu feras des choses que tu pensais impossible, ou seulement à la télévision ou dans les livres. Mais non, c’est possible, tu peux sortir de ton bureau, et ce n’est rien de plus que ça, l’aventure. On n’en est pas tous au même point, mais il y en a pour chacun, de l’aventure. Alors dis-moi, qu’est-ce qui te bousculerait, toi ? Partir deux semaines en Normandie ? En Angleterre parce que la maison n’est pas trop loin, et puis avec un pote quand même, parce que je ne veux pas être tout seul ? T’envoler pour la Mongolie vivre dans une yourte et monter les chevaux des steppes ? Il n’y a pas d’Odyssée meilleure qu’une autre, il y a seulement celle qui répondra à tes besoins, et de fera grandir, un peu, et dissipera ta peur, un peu. Et c’est ça, la belle initiation tant promise.

Inner joy

Me faut-il voyager ?

            Plus on réfléchit à la signification du voyage, plus la question tournée à l’impératif semble perdre de sa pertinence. Il paraîtrait bête d’affirmer que la recherche d’exotisme et d’aventure soit une obligation, surtout si on n’en ressent pas le besoin. L’obligation, c’est une pression qui vient de l’extérieur : elle peut émaner par exemple du modèle social qui pousse à se montrer comme un aventurier, alors on se sent obligé de voyager pour remplir son existence, la valider. Une fois libéré de cette pression vaine, le voyage n’apparaît plus du tout comme « quelque chose à faire absolument dans sa vie ». En revanche, il reste une expérience incroyable pour se découvrir, repousser ses petites limites, briser sa routine, rencontrer l’inhabituel et des façons de pensée différentes, essayer de façonner qui tu es. Il a cette capacité merveilleuse de faire croître la curiosité, l’étonnement, en même temps qu’il étouffe les craintes, les préjugés. L’impératif qui pousse à voyager ne peut alors pas venir de l’extérieur, mais de l’intérieur, c’est un impératif interne. La question qu’il vaudrait donc mieux te poser, ce n’est pas « faut-il voyager ? », mais « me faut-il voyager ? ».

One thought on “Faut-il voyager ?

  1. Plus que d’accord sur la permanence du vieux fantasme odysséen. Le voyage donne une note singulière à toute bonne biographie et constitue bien souvent une réponse à l’injonction lancinante à « être soi » (« I am what I am » persifle le Comité invisible ; « Je me tue à dire je », raille Damasio). Le voyage devient une expérience capitalisable. On pourrait ergoter longuement sur le fait que, mécanisme de marchandisation, le tourisme crée entre les lieux une certaine équivalence ; mais ce n’est pas nécessairement le propos ici.

    Il faut du coup, à mon sens, faire attention à ne pas voir le touriste comme un complet dupe. Si pour le touriste, le but est d’affirmer sa singularité (comme on le fait de n’importe quelle acquisition au sein d’une société de consommation : ses sapes, son ordi, sa coupe de cheveux, etc.), il s’agit pour lui de tenir le difficile équilibre entre l’originalité et le conformisme. Le touriste aime bien aller visiter les lieux dans lesquels tout le monde ne va pas (une belle plage sauvage et peu fréquentée que lui aura généreusement indiqué son hôte) mais dans lequel il estime que beaucoup de gens auraient bien aimé aller. Glouton pourquoi pas, mais aussi gourmet dans la limite de ses moyens.

    Corollaire : le voyage est loué comme pratique par laquelle on continue d’être celui qu’on est tous les jours, mais plus loin. Il s’agit, comme tu le dis d’ailleurs, de pouvoir ramener dans ses valises ou ses cartes mémoires, des preuves tangibles et communicables de notre expérience de l’exotisme. Le voyage devient alors une affaire de (re)connaissance. Contrepied vers lequel je, tu, nous tendons : chercher dans le voyage un décentrage et un dérèglement. Oui. Mais à une condition près : se garder de l’écueil – que je mets, peut-être par préjugé malveillant, au nombre des méfaits du soixante-huitardisme – du culte de l’ « expérience individuelle » qui transpire souvent dans le terme d’ « aventure » et qui n’est pour moi qu’un autre forme de capitalisation de l’expérience individuelle (une certaine risquophilie – qualité première du parfait cadre sup’ – est un trait socialement valorisé tant qu’elle ne vire pas à l’extravagance improductive). Si notre existence doit se réduire à la somme de nos expériences, autant laisser tomber tout de suite et coter notre vie en bourse. Déduction théorique : sans doute que le plus précieux de tout voyage est précisément ce qui n’est pas aisément communicable ni socialement valorisable.

    De là mon accord parfait avec ta distinction : voyage n’est pas migration. Le voyage n’est pas regarder avec nos yeux de tous les jours un paysage inconnu. Et peut-être commence-t-il en regardant le paysage de tous les jours avec des yeux ingénus.

    Je confesse pour ma part que mes plus beaux décentrages, je les dois à la flânerie urbaine.

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