Faire son deuil

« Toute notre vie, le sommeil s’attarde sur nos paupières, ainsi que la nuit plane, tout le jour, dans les branches du sapin. » (Emerson)

 

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            Faire son deuil, c’est une expression commune pour inciter l’individu qui fait face à l’absence d’un être cher à « passer à autre chose », à accepter l’irrémédiable, éventuellement à reporter son affection sur quelqu’un d’autre. On l’utilise pour les chagrins amoureux parfois, cette expression, « ah, un de perdu dix de retrouvés tu sais bien ». Mais la plupart du temps, on fait le deuil de quelqu’un qui est mort. Un être a disparu. « Il ne reviendra pas ». La terrible épreuve de la réalité fait comprendre que l’être n’existe plus, il faudrait se défaire des liens qui unissent à lui pour aller de l’avant. Faire son deuil, ça serait en fait plutôt s’en défaire, comme pour revenir à l’état d’avant deuil. Il ne faudrait pas porter trop longtemps ce poids qu’est le deuil, retrouver la joie de vivre disparue, accepter l’irrémédiable. Voilà, c’est cela, il va falloir revenir aux exigences de la vie, la société continue de tourner à cent à l’heure, alors raccrochons-nous et vite rebouchons le creux du deuil, « c’est mieux pour toi, il faut passer à autre chose, la vie est si belle ».

            On m’a dit une fois, la douleur, elle est pour ceux qui restent, la personne qui est partie, elle n’a plus mal nulle part. Alors fais ton deuil.

            Et puis, c’est un peu tabou de parler de tout ça. Et si on n’insistait pas, hein ?

            On m’a dit une fois aussi, au fond, pourquoi es-tu triste ? Avec la mort de l’autre, c’est comme si le sol avait glissé sous toi tout d’un coup, les fondements sur lesquels s’appuyaient ta vie sont tout cassés. Tout te paraît gratuit, et vain, et c’est ça qui fait couler l’eau tiède qui vient rougir tes yeux. Tu as perdu le compagnon des jours, alors d’un coup tu ne crois plus en rien. « Toutes choses flottent et luisent. C’est moins notre vie qui est menacée, que notre perception. Nous glissons, pareils à des spectres, parmi la nature et nous n’arriverions pas à reconnaître notre place. » C’est Emerson qui touche avec ses jolis mots ce que je ressens, il appelle cette expérience, « le scepticisme ». Le monde n’est plus habitable. Je suis un spectre. Le sol se dérobe sous mes pieds, je ne tiens plus debout.

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            Cela fait un peu de temps maintenant, je pense encore à toi. Le chagrin semble moins vif – c’était donc cela, faire son deuil ? Faire son deuil, c’est oublier l’absence, oublier le manque, oublier l’oubli lui-même. Faire son deuil c’est faire disparaître ce qui déjà n’est plus.  Il faut combler le creux, le voiler pour avancer. Le temps passe, on a raison, mes pleurs avec, mais ton image demeure. J’imagine ton visage encore parfois.

            C’est là que je me suis dit, si le travail du deuil, c’est celui de l’oubli, de fondre l’absence dans l’absence, je n’avais pas du tout envie de faire ce travail-là. Je ne voulais pas avoir à travailler à t’oublier, aimer d’autres à ta place, ça n’avait pas de sens. Vous ne voyez pas le paradoxe de soigner l’absence par l’oubli ? De couvrir un creux par un creux ? Mais faire cela, c’était te perdre deux fois ! Non, décidément, on ne peut se résoudre à faire disparaître encore une fois l’être perdu en faisant disparaître les traces mémorielles que nous avons de lui. Faire son deuil, ça me paraît être une expression qui n’a rien compris.

            J’ai alors pris la résolution de trouver la force insoupçonnée des sanglots, et j’allais vivre pour deux, de ton absence m’efforcer de créer de la présence. Si faire son deuil c’était se résoudre par d’intelligentes raisons à ne plus penser à toi, alors non, je refuse de faire mon deuil – mon deuil, je veux le porter avec moi comme ce qui reste. Ton absence, c’est la dernière chose que j’ai de toi. Si faire son deuil, c’est enfouir l’absence, alors on a tout perdu.

            Et puis, j’ai réfléchi encore, et j’ai réalisé que c’était bien trop simpliste de dire que nous faisons nos deuils pour nous guérir nous-mêmes de nos chagrins. Moi, je vois une autre façon de faire le deuil : faire son deuil, c’est le réinventer. Il y a de quoi être fasciné par la grande inventivité des vivants au sujet de leurs morts. Il y a un « monde des morts » qui est toujours présents parmi les vivants, et ce n’est pas une question de croyance religieuse. Quelque chose des morts subsistent, ce qui explique les attitudes de reconnaissance, le foisonnement de l’imagination lorsqu’il s’agit de construire des aux-delà, la mémoire qui rappelle sans cesse les fantômes, tous les rites que l’on fabrique, de la visite mensuelle au cimetière au jet des cendres dans l’infinité d’une mer muette.

            Faire le deuil, en ce sens, c’est recréer du lien avec la communauté des absents, rappeler l’invisible au visible en faisant honneur à leur souvenir. Nos morts doivent être réinstaurés. D’une certaine manière, ils tiennent, et c’est tout le paradoxe : nous ne sommes pas la cause de leur existence, mais nous en sommes responsables. Elle nous est léguée. La communauté des présents reçoit les fantômes, nous nous prêtons à eux, nous prêtons notre corps, notre voix, notre imaginaire, pour garder le lien, pour susciter l’héritage.

            Un deuil qui réinvente produit une métamorphose : le mort se retrouve transformé en ancêtre. L’ancêtre ce n’est pas celui dont le même sang coule en nous, non, c’est celui dont l’existence antérieure en fait notre précurseur de vie, et que nous rappelons, comme un signe qu’il y a eu vie avant nous. Faire son deuil, ce n’est pas un acte qui prendrait fin, et qui signerait un retour à l’état d’avant deuil. C’est une incessante réinvention de la présence, un retissage des liens qui nous unissent à l’antérieur.  Ce n’est pas enfouir l’absence par un néant redoublé, au contraire, c’est recréer la présence.

            Je veux penser à toi souvent encore, je veux faire de toi mon ancêtre, toi qui n’es pas née ma sœur mais qui a accompagné ma vie. Je ne veux pas oublier la chance que j’ai eu de te connaître, et la chance de porter la peine qu’il m’en coûte à présent.  Cette peine, je ne veux d’ailleurs pas la cacher comme un tabou.  J’imaginerai de merveilleux aux-delà pour toi, je dessinerai des fantômes bienveillants, je lutterai contre ta disparition, j’hériterai de la façon dont tu savais voir la beauté, et même si tu n’es plus, je te rendrai présente. Je n’abandonnerai pas mon deuil. Tu m’a quittée mon amie, alors je t’en prie, sois maintenant mon ancêtre.

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(Photos par Silvia Muravetchi)

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