Comment être un bon coup ?

L’art du sexe

 

            J’ai commencé à réfléchir sérieusement à cette question parce qu’à chaque fois que je passais la nuit avec un nouvel amant, le lendemain j’avais toujours le droit à la curiosité complice d’une copine : « bon, alors, c’était un bon coup ? ». J’imaginais qu’il se passait la même chose de l’autre côté de l’affaire et que ça débattait sur mes talents intimes.

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            Pas étonnant qu’on se demande comment être un bon coup – on ne veut pas être l’occasion d’une bonne grosse marrade entre potes. Se demander comment, ça revient à poser une question sur la technique et sur la pratique, en se mettant à la recherche de l’art secret et ancestral du sexe qui t’assurera la réputation de dieu de l’orgasme. C’est se demander comment faire jouir mieux l’autre, lui procurer un plaisir à coup sûr, et donc lui en mettre plein les mirettes (oh, pas dans ce sens-là voyons !).

            Mais ce côté tu vas voir je vais t’épater bébé cache quelque chose d’un peu moins rigolo : penser le sexe sous l’angle d’une technique que l’on peut améliorer et rendre plus efficace, c’est le penser comme une performance. C’est faire du sexe comme une pratique sportive compétitive où il s’agirait de battre tous les records (on parle bien de « sport de chambre »). Il y aurait des techniques à maîtriser pour aboutir à un résultat, presque mécaniquement. Donc là, si je twerke d’avant en arrière, ça le fait, ou il faut plus que je me décale de gauche à droite ? Faut que je la tourne comment, ma langue ? Et combien de coup à la minute, pour avoir un bon rythme, hein ?

 

Donc il y a vraiment des gens qui recherchent “comment devenir un dieu du sexe ? aaah internet <3

 

            On pourrait répondre à ces questions, et acquérir un savoir-faire qui une fois appris n’aurait plus qu’à être réappliqué à chaque nouveau cas. Tu m’étonnes qu’on puisse être stressé à chaque nouvelle relation sexuelle ! Est-ce qu’il ou elle va kiffer ? Est-ce que je vais être à la hauteur ? Mais à la hauteur de quoi Jean-Pierre ? Il n’y a pas de JO du cul à ce que je sache !

            Mais c’est tout de même à cause de cet idéal de performance sexuelle que certaines coucheries ressemblent plus à un duel qu’autre chose. Une forme de jugement implicite se forme, qui évalue non seulement notre performance, mais aussi celle de l’autre. Tu parles d’un stress : ah la la, j’ai pas fait ça comme il faut, oh la la j’ai débandé, il a pas pu aimé et je vais sombrer dans les affres obscurs de la catégorie « mauvais coup » ! Donc on a un bon coup de reins comme on a une bonne foulée en cours ou un bon tir en golf.

            Tu ne vois pas un truc qui manque dans l’histoire, et qui est pourtant essentiel ? Oui oui, c’est bien le plaisir qui s’est envolé pendant que tu te demandais comment perfectionner ton angle d’attaque.

 

C’est quoi au fait, un bon coup ?

 

            Donc avant de se poser des questions purement techniques ou pratiques, il faudrait peut-être essayer de définir qu’est-ce que c’est au juste, « un bon coup », parce que-là on fait fausse route. Alors, c’est quoi un bon coup ?

            Le bon coup, c’est celui qui « assure au pieux » cf. internet. Bien.

            Donc plus précisément, c’est celui qui donne du plaisir à son partenaire (ou ses, je vous vois d’ici les coquins).

            Donc finalement, la jouissance de la personne en face est déterminante du statut de bon coup. Sans la jouissance d’autrui, personne n’est un bon coup. Cela amène deux remarques :

            – D’abord, le super bon coup qui a lu dix fois le kamasutra et te propose la position du lupus sauvagus orgasmus (cherche pas ça existe pas) ou autre pirouette fantastique, et qui l’applique froidement avec toi telle la recette de pancakes du placard qui marche à chaque fois, et bien, il n’est peut-être pas un si bon coup qu’il en a l’air.

 

Ah on est bien pour niquer là !

 

            – Parce que, deuxième remarque, il ne peut pas y avoir de bon coup dans l’absolu. Ta petite technique secrète n’aura pas le même effet sur chaque personne, et parfois, ce qui marche très bien sur une personne, ce n’est pas compliqué du tout et ne requiert pas de toi d’être le Einstein de la fesse.

            On en arrive à un premier acquis important : le bon coup est toujours relatif à quelqu’un. Tu es un bon coup pour ce quelqu’un en particulier, et cela ne peut pas t’assurer de l’être également pour n’importe qui d’autre. Il n’y a pas de bon coup en soi, mais dans le cadre d’une relation singulière. Alors si tu fais grimper Jeanne au rideau mais que Mireille soupire bof bof, ne remet pas forcément en question tes talents sexuels. Relax. Soit c’est vous deux ensemble qui ne collez pas (pfiou c’est fou quand on parle de fesse on voit des métaphores partout), et soit tu décides qu’il n’y a pas d’alchimie et d’abandonner, soit tu recommences : une relation sexuelle épanouie, ça se construit. On découvre une personne, un corps, on s’investit. Et parfois ça marche tout de suite dès la première fois aussi (ah ! je m’en souviens encore, de ce beau brésilien, on était à Séville et c’était censé être l’heure de la sieste, et… hein comment ça je peux garder ces détails pour moi ?). Mais du fait de toute la pression qui pèse sur l’acte sexuel à cause de cet imaginaire du bon coup, je crois que ces rencontres un peu magiques restent plus l’exception que la règle.

 

 Allez la vidéo c’est cadeau. La curiosité, la patience, la construction, l’écoute, le lâcher prise. De vrais bons conseils !

 

            C’est peut-être donc par-là qu’il faudrait commencer. En abandonnant ce paradigme fictif de la performance sexuelle pour entrer dans le paradigme de l’écoute et du partage, en bref repensant l’importance du mot relation dans l’expression « relation sexuelle ». Le problème, c’est que l’on définit le « bon coup » par rapport à soi-même, par rapport à des capacités que l’on pourrait acquérir une bonne fois pour toutes et mettre en pratique ensuite, alors qu’il faudrait le définir par rapport à l’autre. Cela implique de se demande non pas « Est-ce que je sais comment faire jouir ? », comme si tu pouvais avoir ce savoir-faire d’avance et le performer, mais plutôt « qu’est-ce qu’aime cette personne avec qui je partage ce moment ? ». Évidemment, tu ne peux pas le savoir à coup sûr par avance. Il faudra bien accepter une part d’ignorance et d’inconnu, et une grande part d’écoute. C’est une manière d’être plus dans la communication que dans la présomption. Je crois que ce changement d’attitude permet de commencer à mieux donner et à mieux accueillir la jouissance.

 

La corde et le fouet

            Alors oui il y a peut-être deux trois trucs techniques à connaître, mais pour faire jouir l’autre, pas besoin de technique chinoise ancestrale cachée dans le grimoire de la chatte sacrée.

            Je vois venir l’objection : bien sûr que certaines pratiques sexuelles peuvent avoir un aspect plus technique que d’autres et nécessitent plus de savoir-faire, comme le BDSM et le shibari. Ce ne sont pas des choses qui s’improvisent. Simplement, ce n’est pas ça qui fera de toi un « bon coup » ou pas pour telle ou telle personne – mais juste quelqu’un qui aime ça, et le pratique avec d’autres personnes qui aiment ça aussi. Certains se satisfont pleinement d’une sexualité dite classique, d’autres moins, et ce n’est pas cette préférence qui détermine la capacité à faire jouir.

 

Bon je la passe à gauche ou à droite la corde maintenant ? Purée, c’est plus dur à ficeler qu’un meuble ikéa à monter

 

            En fait, une fois qu’on est débarrassé de la mythologie du bon coup, on a ouvert un espace pour plein d’autres questionnements qui peuvent vraiment avoir un intérêt philosophique : y a-t-il des limites à la liberté sexuelle ? Qu’est-ce que le consentement ? Est-ce que je peux vraiment faire du mal mon partenaire s’il le demande ? Qu’elle est la place de la morale dans le sexe ? Pourquoi parle-t-on d’adultère ou d’infidélité ? Le sexe est-il anodin ? Pourquoi autant de tabous autour du sexe ? Comment est-ce que la pornographie façonne notre imaginaire sexuel ? Est-elle bénéfique ou nuisible ?

 

L’imaginaire sexuel et la pornographie

            Tiens, ces deux dernières questions me paraissent intéressantes dans le cadre d’un article sur le concept de bon coup (oui oui, j’ai bien écrit “concept de bon coup”, c’est la déformation professionnelle ça !). En matière de pratiques sexuelles le préjugé du « bon coup » est bien ancré, mais ce préjugé, comme tout préjugé, ne vient pas de nulle part : il a des origines et des causes qui l’ont rendu général. Et la plus grande source d’imaginaire à ce sujet, ça reste bien la pornographie (même si ce n’est pas la seule). Au-delà des questions politiques, économiques, sociales et morales qu’elle pose, sa consommation de grande ampleur pose une question symbolique : quelle vision du monde propage la pornographie ? Quelle vision de la jouissance et de la sexualité ? Quelle vision des rapports entre l’homme et la femme ? Quelle vision de l’homosexualité ? Etc.

            Le problème n’est pas de savoir si c’est bien ou pas d’en regarder, mais de constater qu’elle forme un imaginaire qu’elle diffuse – les images étant un support efficace pour cette diffusion. Je crois que le mythe du bon coup provient en grande partie d’un imaginaire symbolique de la sexualité façonné par la pornographie – tu sais, le mâle à la queue gigantesque qui fait jouir la femelle à la chatte imberbe en deux temps trois mouvements. La pornographie forme des fantasmes et des attentes.

            Cela ne veut pas dire qu’il faut la rejeter d’un bloc : si certains disent qu’elle est nocive car elle propage des illusions, d’autres affirment au contraire qu’elle peut être l’instrument principal pour former un autre imaginaire sexuel (qui répondrait plus au paradigme de l’écoute et du partage qu’à celui de la performance). A ce sujet tu peux lire King Kong Théorie de Despentes ou regarder un peu ce qu’il se passe ailleurs que sur YouPorn, comme du côté de chez Lucie Blush et de son porno féministe. Voilà encore un vaste sujet qui méritera son propre article !

 

 

 

            Bon, je vous laisse sur ça. C’est à vous de jouer maintenant, dans la joie et le consentement. Amusez-vous bien, et on n’oublie pas sa capote les enfants !

 

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