Être soi-même : sommes-nous tous anorexiques ?

Devoir être soi-même : mission identité

             Toute la sagesse de skyrock tourne autour de cette question fondamentale de « l’être soi-même ». Tous vos fonds d’écran avec dauphin ou licorne à paillettes clament haut et fort « je suis comme je suis », « je suis moi », et trouvent une réponse dans l’affirmation du soi.

Les colombes ça marche aussi, à toi de voir.

            Bon, c’est bien joli les licornes qui t’encouragent à être toi-même, mais on passe une peu vite sur le fait de savoir qu’est-ce qui constitue ce « soi », parce que je ne crois pas que ça soit si évident, « d’être soi-même ». L’expression renferme un paradoxe qui va te faire arracher les cheveux, autour de la contradiction « être » ou « devenir » soi-même. Voyons voir ça.

« Être soi-même ».

            L’expression implique une forme d’identité, d’essence de soi que l’on incarne en permanence. C’est une perfection au sens de l’achèvement, on coïncide en permanence avec le « soi ». On se comporte alors selon sa propre personnalité, on peut décrire les qualités et les caractéristiques du soi, on est particulier et unique. Bref, on est soi. Et parfois, on essaie de se ressaisir comme ça, pour transmettre son identité : je suis blond, frisé, de nature plutôt douce, j’aime le surf et les nouilles chinoises, c’est moi.

            Mais tu vois, le verbe « être » suppose une stabilité dans l’espace et le temps : tu es toi tout le temps et partout. Tu es né toi et tu meurs toi. C’est plutôt rassurant. Mais le souci dans l’affirmation d’un soi stable comme ça, c’est qu’on accepte une forte part de déterminisme : on ne s’est pas choisi, on est et c’est tout. Le déterminisme peut prendre des formes différentes :

            – naturelle (en gros tu es déterminé par les étoiles et des trucs comme ça, si tu es né sagittaire tu auras tel type de personnalité et pas une autre)

            – inconsciente (tout le côté dark inconnu de ton esprit qui décide pour toi)

           – culturelle et sociale (tu es conditionné à penser et agir d’une certaine façon selon l’endroit où tu es né et où tu as grandi, et c’est bien connu les Anglais aiment le thé et les Chinois sont des marchands, tous les mêmes, hein).

            Toutes ces données font que tu es toi, que tu peux te définir, te cerner. Mais voilà, si tu es déterminé à être ce que tu es, tu ne t’es pas choisi, tu n’es pas libre d’être ce que tu es, tu n’es donc pas à l’origine de ton propre être. C’est ballot, un peu.

            Si on s’arrête sur le cas du déterminisme social, tu dois bien admettre qu’il exerce une forte pression sur toi. Toi, femme, tu seras belle et douce, tu t’épileras à en souffrir, tu seras mère et mariée, et tant qu’on y est, tu aimeras le rose ; et toi, homme, tu seras fier et fort, riche, tu seras un être de pouvoir, pilier fondamental de ta famille tu ne pleureras pas. J’exagère les traits, mais rien qu’un peu : selon notre sexe, notre âge, notre environnement, notre héritage culturel et religieux, on sera malgré nous porté à courir après tel ou tel objectif de vie. Un vieux riche de Neuilly n’a pas les mêmes objectifs qu’une jeune maghrébine du 93, c’est évident. Il y a en chacun de nous quelque chose qui n’est pas nous et qui veut pour nous, on vise un « soi » déjà préconçu par la société à atteindre absolument mais que l’on n’a pourtant pas choisi – c’est pratique, ça maintient l’ordre social comme il faut, et c’est bien fichu, parce que l’on croit tous que nous sommes à l’origine de notre vouloir, alors que non. Il y en a des Spinoza, des Bourdieu et des Lordon qui vous expliqueront très bien comment ça marche, cette illusion d’un « soi-même » en carton fabriqué pour toi, tout conditionné que tu es à vouloir le chausser, tout en croyant que tu as eu l’initiative de ce choix.

Une vidéo intelligente qui t’expliquera bien comment tu en arrives à désirer ce que tu ne désires pas.

            Finalement, tu n’es pas aux commandes de toi-même, or la fierté skybloguesque promue par les dauphins magiques, c’est bien celle qui affirme ton originalité, qui revendique tes choix de vie. Et au fond de nous, on a cette impression d’être libre et de se construire soi-même sans l’avis de notre société ni de la constellation de la casserole, non mais !

« Devenir soi-même ».

            Face à l’école du déterminisme, on a les philosophes qui affirment notre totale liberté. Ils pensent qu’on l’on connaîtra un moment de crise, où on va se rendre compte de la fichue manigance, et où on va décider (ou non…) de reprendre notre destinée en main. Tu vas vouloir te libérer de l’emprise sociale, devenir original, et spécial. Certains comme Sartre te diront que peu importe ta situation sociale, tu as une totale liberté de te définir toi-même. Tu es ton œuvre. Alors oui, c’est excitant – mais c’est aussi un peu flippant.

            – déjà, parce qu’au niveau éthique et moral, tu es encore plus responsable, tu dois assumer chacun de tes actes comme étant les tiens, et tu ne peux pas te cacher derrière des excuses comme « désolée j’ai été élevé comme ça », ou « désolée Mars n’était pas bien alignée avec Neptune, et comme je suis Scorpion tu comprends ça le faisait pas ».

            – et puis surtout, parce que le « soi-même » devient foncièrement instable. Tu n’es jamais, tu deviens, toujours en recherche de toi. L’existence précède l’essence, toi-même tu sais, ouais. Tu auras beau essayer de saisir ton identité par des jugements « je suis comme-ci comme-ça », non, tu ne plus te reposer sur le fait d’avoir tel diplôme ou d’aimer les nouilles chinoises pour exprimer ton être. Certains penseurs du mouvement queer vont carrément jusqu’à récuser l’idée même d’identité. Il n’y a pas de toi substantiel, non.

            C’est chaud, pas vrai ? Plus facile et tentant de de raccrocher au « soi » proposé par la société, et de se reposer sur une certaine stabilité ? Mais non, car tu n’ignores plus que ce n’est pas vraiment toi, que tu n’es pas libre. Et ces philosophes anti-déterministes, ils n’auront pas assez de mots culpabilisants pour te le rappeler : « mauvaise foi », « inauthenticité ». Comment, tu abandonnes la quête de l’authenticité de l’être soi ? Espèce de triple bouse existentielle ! Trop de lâcheté !

Du stress d’être soi.

            Une pression qui rend les choses encore moins faciles pour les étrons inauthentiques que nous sommes, nous qui n’arrivons pas à devenir nous-mêmes, qui n’arrivons pas à être si spéciaux, si libres et détachés de notre société…

            Je te résume le paradoxe de « l’être soi-même » qui fait arracher les cheveux :

            – Si tu « es » toi-même, tu es déterminé, et donc non libre. Mais si tu n’es pas libre, alors tu n’es pas vraiment toi-même. Et ça te frustre.

            – Si tu « deviens » toi-même, dans une construction permanente, tu es libre. Mais tu ne coïncides jamais avec un « toi » stable, du coup tu n’es jamais vraiment toi-même. Et ça te stresse.

            – En bref : tu n’es jamais vraiment toi-même.

            Voilà, c’est fini, de rien, et merci d’avoir lu !

            …

            Mais non, on ne s’arrête pas là, et je vais essayer de t’expliquer le rapport avec les anorexiques.

Retrouver l’appétit : se laisser être

            Bien sûr, il y a des philosophes moins sévères qui ne se situent dans aucun de ces deux extrêmes : Foucault dira que oui, la société te discipline, mais tu peux t’affranchir petit à petit en pratiquant un gouvernement de soi ; Simone de Beauvoir reconnaît qu’il n’est pas facile de se libérer de la pression sociale, et que cette pression peut revenir au galop à tout instant. Mais globalement, tous supposent que l’on est quand même en recherche d’affranchissement, en quête d’un soi-même pur de toute détermination.

            Ce que je crois, c’est que nous-sommes en fait tous aux prises de la contradiction, ne sachant où se placer : oui, on éprouve le désir d’être la personne originale que nous pouvons devenir, de trouver notre soi particulier ; mais franchement, en tant qu’être social, on a aussi le désir d’être intégré, on a besoin d’une certaine reconnaissance identitaire.

            On éprouve une double attente contradictoire envers soi-même : on veut être acceptable, mais on veut aussi être spécial.

            C’est beaucoup en attendre de soi, et c’est pourquoi il est si difficile d’écouter la licorne de skyrock qui t’enjoint à t’accepter comme tu es, et à être toi-même, tout simplement – il n’y a pas de « tout simplement », parce qu’on a le cul entre deux chaises. Cette double attente se vit comme un double stress et explique les contradictions apparentes chez certaines personnalités : la féministe radicale qui fait beaucoup d’effort pour se soumettre au canon de beauté et sort avec un macho, le gros balourd qui refoule sa passion pour le tricot, j’en passe.

noticias_file_foto_871215_1412612176La lutte interne des désirs.

            Entre l’être et le devenir soi-même, on se retrouve pris entre deux impératifs. L’être soi-même est vécu comme un devoir, c’est une quête pressante que nous devons tous embrasser. Nous le devons, la société attend ça de nous, et nous attendons ça de nous-mêmes au niveau moral. Impératif social, impératif moral, allez, ressaisi-toi ! L’être soi-même s’exprime sur la forme d’un devoir plutôt que d’un laisser-être : on n’exprime pas un soi, on le conquiert.

            On finit par ne plus s’écouter, ne plus écouter les désirs de son corps propre, on en oublie jusqu’à nos besoins, on se frustre pour remplir cette quête. C’est là qu’intervient l’anorexique, car la personne anorexique suit exactement cette logique :

            An – orexique : l’orexis, cela veut « l’appétit » en grec. « An », c’est la privation. L’anorexique est donc celui ou celle qui n’a plus d’appétit. Et l’appétit, c’est un désir spontané, naturel, que l’on suit pour vivre – si ce n’est survivre. L’anorexique étouffe son appétit, l’ignore, va à son encontre pour poursuivre son impossible quête de perfection, extrême soumission aux impératifs du « devoir être soi-même ». Il poursuit des désirs qui lui sont étrangers et extérieurs, qui viennent d’une société ou d’une pression morale qu’il s’impose. L’anorexique n’est jamais lui-même, il est en permanence un autre. Il se frustre, et préfère de se laisser mourir petit à petit que d’abandonner cette quête qui n’est pas la sienne. Il arrête de manger : une image très symbolique d’une vaine tentative de prendre le contrôle sur soi-même. L’anorexique se rêve conquistador de lui-même, terre nouvelle à soumettre.

            Un jour m’est venue cette idée que nous étions nombreux à être anorexiques et que cette anorexie ne prenait pas que la forme de la faim. J’ai vu des anorexiques du sexe, de la popularité, des diplômes, du sommeil, de l’amour, des études, des anorexiques qui suivent une volonté qui n’est pas la leur. J’ai vu des jeunes gens qui essayaient de faire taire leur rêve d’être boulanger ou fermier pour passer leur bac +8 en médecine, j’ai vu des homosexuels qui se refoulaient et feintait l’hétérosexualité, j’ai vu des grands amoureux ne pas écouter leur amour et se répandre en amants, j’ai vu des visages cernés s’empêcher de dormir pour avoir le temps de tout faire ce qu’il faut faire, j’ai vu des ados arrêter de manger pour rentrer dans un jean taille 34 / 36, j’ai vu beaucoup de personnes frustrées et chagrines de ne pas pouvoir s’écouter elles-mêmes pour être spéciales, de ne pas pouvoir laisser s’exprimer leur appétit propre, tout ça parce qu’il fallait être.

Quand tu réalises que tout le monde a une histoire, et peut-être la même lutte.  

            Il s’agit pour être soi-même de retrouver l’appétit, ton orexis à toi, d’être toi-même sur la forme d’un épanouissement, d’un laisser être, et non d’un devoir être. L’anorexique doit apprendre non pas à être libre de toute détermination, mais à envisager sa libération vis-à-vis des désirs étrangers afin d’écouter les siens propres, progressivement. La difficile simplicité de cette libération est qu’elle n’est qu’écoute, et non pas combat – et parfois il est plus facile de se battre que de tendre l’oreille.

            Un premier pas serait de tempérer notre quête de perfection sociale, s’en sans vouloir outre mesure si on ne parvient pas à être 100% détaché ; et d’un autre côté, se dévêtir du narcissisme de se percevoir comme une œuvre spéciale qu’on aurait la totale liberté de réaliser, sans éprouver la moindre culpabilité existentielle à cela.

            L’orexique pense j’ai faim et mange.

            L’orexique pense je veux vivre et vit.

            Aie le courage d’abandonner l’imaginaire du conquistador de l’être, et d’accepter de n’être que toi. Tu n’as pas à être spécial, tu n’as rien à prouver.

            Alors, écoute-toi toi-même.

            Moi, j’ai retrouvé l’appétit.

5 thoughts on “Être soi-même : sommes-nous tous anorexiques ?

  1. c’est très beau ce que tu écris, surtout quand tu dis j’ai vu…
    j’aimerais prolonger le débat sur le problème de l’authenticité, notamment sur le problème théorique qu’il y aurait à le penser (Sartre ne l’a jamais fait finalement et il s’est arraché les cheveux avec ça toute ça vie), on arrive aux limites du rationnel et de l’irrationnel c’est assez dur à penser. ça me rappelle des pensées de Pascal sur la conversion (qu’on peut appliquer en dehors du christianisme je pense) d’ailleurs, et sa dimension irrationnelle et folle.
    mais bon on en finirait pas ahah

  2. et en passant la vidéo d’usul y’a pas mal de conneries dessus (genre BEAUCOUP), notamment sur le déterminisme, le déterminisme c’est pas une opinion philosophique c’est un problème qui est couplé à la notion de liberté/esprit, en philosophie on pense pas « telle chose », comme il dit qu’il est convaincu que le déterminisme est vrai. en plus utiliser bourdieu pour ça, qui n’a pas du tout une opinion déterministe (il n’a pas d’opinion en fait, il fait de la science) c’est franchement fallacieux. et je connais pas super bien spinoza mais le réduire à son histoire de pierre qui roule ou de « je connais mes déterminismes donc je ne les combats plus » LOL super la philosophie à trois francs six sous!

    1. Bonjour !!

      Alors j’ai regardé de nouveau la vidéo suite à ton commentaire, et je serai bien intéressée pour que tu me révèles où sont les bêtises qu’Usul dit, parce que moi, je n’en vois pas beaucoup justement. Je trouve que c’est une excellente introduction à Frédéric Lordon, et aussi l’occasion d’une belle prise de conscience.
      Je ne crois pas qu’il présente le déterminisme comme une opinion non plus, mais comme un résultat des rapports qu’entretiennent nos esprits avec le monde et la société. Alors peut-être y a-t-il des raccourcis comme dire que la philosophie de Lordon est « une philosophie déterministe », ce qui pourrait inciter à penser qu’être déterministe ou pas c’est un peu au choix, et non pas le résultat d’une analyse de concepts – oui, peut-être, mais encore une fois je le reprocherais à peine parce qu’il faut bien s’aider d’étiquettes pour vulgariser un contenu (qui par ailleurs est très bien expliqué).
      Pour ce qui est de Descartes et Spinoza, on passe vite dessus, donc évidemment on ne fait pas dans la nuance et on « réduit » un peu ces philosophes à leurs idées les plus connues, mais un manuel de philo ne fait pas mieux. Le but d’Usul n’est clairement pas de faire une recherche et une critique détaillée de leur propos, simplement d’invoquer les influences de la pensée de Lordon. Sans doute Spinoza est-il beaucoup plus complexe, mais ce n’est pas le lieu d’approfondir, on se contente de citer.
      Et Bourdieu… Je n’ai pas entendu le moment où il en parle ?? Mais de même, on dira que Bourdieu est déterministe parce qu’une étiquette est pratique pour résumer une pensée, même si comme chaque étiquette elle appelle à nuance. En ce me concerne, je crois que Bourdieu effectue une analyse aux conséquences déterministes des faits sociaux qu’il rapporte (lourdement déterministe même !), il mérite bien son étiquette. Je ne vois pas en quoi cette analyse déterministe serait contradictoire avec la science, surtout qu’elle n’est pas une position morale.

      En tout cas merci de ton intéressant commentaire, et n’hésites pas à m’éclairer encore sur ce qui m’aurait échappé dans cette vidéo, et sans doute y a-t-il un tas de choses que je n’ai pas remarqué. 🙂

  3. Très bel article, c’est vraiment très intéressant. Surtout ce sujet qui est omniprésent, la question de « Est ce que je pense ça ou fait ce choix parce que c’est moi ou parce que c’est la société et mon entourage qui m’ont conditionné? ». Cette question je me la pose bien souvent…
    Je continuerai à te lire, c’est passionnant ce que tu fais.

  4. Bonjour je suis une jeune lectrice de 17 ans qui découvre la philosophie.
    Je trouve ton approche très intéressante, elle me fait beaucoup réfléchir ! Continue comme ça pour que je puisse découvrir de plus en plus la philo

    Lison

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