Apprendre à être libre, la leçon d’une oie cendrée

 

On ne change pas une condition

 

            Un beau jour, deux philosophes, l’ancienne Résignation et la jeune Prétention, alors qu’elles discutaient, commencèrent à aborder le problème de la liberté, et se trouvèrent face à un dilemme. Résignation croyait au déterminisme absolu, et Prétention à la liberté radicale. Ainsi parlèrent-elles :

« – Tu ne choisis rien du tout mon enfant, absolument rien. Tu es née sous le signe d’une belle étoile, et toujours elle t’assignera une direction que suivra ta nature. Toujours tu répondras aux desseins impénétrables du ciel.

– Je ne peux croire que les mouvements de mon corps et de mon âme imitent ceux des astres. Lorsque je réfléchis, que j’évalue le pour et le contre, ni le soleil, ni aucune volonté divine, ne murmure à ma conscience que faire.

 – Tu ne peux savoir ce que le divin a prévu pour toi ! Tu ne sembles pas non plus soupçonner la nature, qui par pulsion, te pousses, meut ton corps, l’incitant à se nourrir, à se perpétuer. Tu ne peux rien contre ses lois.

– Tout ça ne vaut rien en comparaison de mon libre-arbitre, ma puissance infinie de faire ou de ne pas faire, de dire oui ou de dire non. Je défie la nature d’infléchir cette volonté.

– Mon petit, tu as suivi un désir plutôt qu’un autre, mais tu n’étais pas libre de le suivre tout d’abord.  Rien que ta culture, ta société, ton éducation, t’y ont poussé. Avant même que tu aies eu à faire un choix, ce choix était fait pour toi.

– Mais cette angoisse qui me saisit lorsque je pense au futur, que représente-t-elle sinon la possibilité que j’ai de me choisir, cette responsabilité absolue de moi-même, de me définir infiniment, selon mes choix et mes rêves ? Ce vide, c’est ma liberté. »

On dit qu’aujourd’hui encore, Résignation et Prétention discutent sans parvenir à un accord commun.

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*

*     *

 

            C’est une grande question qui travaille la philosophie que de savoir si l’homme est libre ou bien déterminé. L’homme libre, c’est celui qui possède le pouvoir absolu de faire ou de ne pas faire, de se définir lui-même envers et contre tout, de faire ce qu’il veut vraiment dans la vie sans en être empêché. Mais cette idée superbe se voit opposer un poids, un poids qui presse sur notre petit gabarit d’humain : lois de la physique, constellations, climats, culture, société, famille, éducation, origine, apparence, tout conspire. On naît dans une situation donnée qui se révèle vite être en fait une condition.  Et si tu crois avoir choisi, sans doute étais-tu poussé à faire ce choix de toute façon, sans t’en rendre compte.

           L’issue du débat semble indécidable.

          Mais dans les deux cas, que l’on soit libre ou déterminé, on n’apprend rien. Si apprendre c’est faire évoluer un état, le faire progresser, le rendre plus éclairé, on ne désapprend pas le déterminisme, on n’apprend pas la liberté non plus. Depuis le début, jusqu’à la fin, on est libre, ou on ne l’est pas, et on ne peut rien y changer. Que ce soit le déterminisme ou la liberté, c’est inscrit dans notre être. Alors à quoi bon ?

L’autonomie ou la dépendance : une affaire de foie gras

            On peut en revanche déplacer le sens de la liberté sur le terrain pratique, l’aborder en tant qu’autonomie, comme le contraire de la dépendance. L’autonomie, au sens strict et étymologique, c’est « se donner à soi-même sa propre loi », auto-nomos (nomos est la loi en grec, auto soi-même). C’est donc ne pas la recevoir de l’extérieur.

            Communément, on comprend par autonomie une forme de savoir-faire qui permet de se débrouiller dans la vie, sans avoir besoin d’un secours extérieur – tu n’as pas besoin d’appeler ta maman afin qu’elle t’explique comment on fait une lessive, par exemple, là oui, tu es grand garçon autonome, c’est bien.

mom-is-wonderwomanNe t’en fais plus, super maman arrive avec tes courses de la semaine !

            Être autonome, c’est donc s’affranchir de tous les liens de dépendance qui font que l’on ne se suffit pas à soi-même dans sa vie. Tu te suffis à toi-même dans tes actions, et c’est une forme de liberté pratique – une liberté qui n’empêchera pas que tu sois déterminé par ailleurs, par ta société, ton éducation, ton contexte, une liberté qui n’est donc pas relative au fait que l’homme soit libre de ses choix ou déterminé de manière absolue, une liberté abstraite de la condition de l’homme.

            Et c’est là le piège. On parle avec nos grands mots et nos étoiles dans les yeux du déterminisme social ou de liberté radicale de l’homme, on parle de condition humaine, on évoque l’absolu, on essaie d’imaginer comment se libérer d’un pareil déterminisme s’il existe, mais on ne voit pas que l’on pourrait commencer par le niveau le plus simple et le plus basique.

            Aujourd’hui, les individus sont poussés dans une dépendance maximale : nous sommes tous des alités. Nous sommes dépossédés de tout savoir-faire, ou alors nous sommes ultra-spécialisés dans un domaine aux dépens de tous les autres.

            Le règne du tout-prêt tout-rapide a sonné. Au supermarché, tu achètes tes plats préparés que tu vas mettre au micro-ondes, et tes carottes râpées que tu vas avaler à même le paquet. Le sens de la réalité, du chemin et de l’effort à fournir pour parvenir à un résultat a disparu. On fait tout pour toi, et si on ne le faisait pas, tu serais perdu. Il n’y a pas que ta cuisine qui est touchée, tous les domaines le sont. Habitat, cosmétique, ménage, toutes les choses simples sont remises sur des services.

Tu penses à ta condition d’homme, mais regarde-toi un peu, notre condition est toute pareille à celle des oies d’élevage. On nous a alités, parce que notre énergie est utile et précieuse – elle a du prix. On nous a confortablement installés dans le lit de la dépendance, on ne voit pas qu’on est comme ces oies placées dans des cages et gavées dans l’obscurité, pour que l’on mette notre foi(e) au travail. Ne t’occupe pas de ton repas, on le fait pour toi, tu vas gagner du temps, du temps que tu dépenseras en travaillant, pour gagner de l’argent, que tu vas dépenser en services pour gagner du temps. Alors, non, ne t’occupe pas de ton repas, on va te le fourrer directement dans le gosier ton repas, belle petite oie, t’en occupe surtout pas. Alors petite oie, tu en penses quoi de la liberté, là, hein ?

Peut-être que la vieille Résignation elle avait tout compris finalement, on nous fait avaler n’importe quoi, on est bien bonnes et braves nous les oies, dans notre enclos on n’a jamais rien vu d’autre de toute façon, on la donne volontiers notre énergie, on veut bien être gavées, puisqu’on n’a jamais rien appris, on ne sait pas faire autrement, nous les oies alitées.

87476-auteur-nous-rappelle-europeens-viennentQuand on te fait “gagner du temps”

L’individu qui construit l’autonomie, une force insurrectionnelle

            L’autonomie ce n’est pas le libre-arbitre, la liberté radicale de choix. C’est l’indépendance par rapport à un contexte, quelque chose ou quelqu’un. La dépendance, c’est état duquel tu peux sortir. Il n’y a pas « d’ainsi va la vie » qui tienne. Ce que les sages lecteurs de métaphysique ne te diront pas, c’est que créer de l’autonomie dans ta vie, ça commence par la simplicité, ça passe par la réappropriation des savoir-faire. Tu peux imaginer plein de petites choses qui te guideront sur le chemin : ta liberté, tu vas la trouver d’abord dans ta cuisine, dans ton habitat, dans ton mode de vie. La fameuse déclaration de Candide, « il faut cultiver notre jardin », elle prend pour moi un sens tout concret et littéral. Oui, vas-y, si tu le peux, cultives-en un !

            Et puis c’est ton esprit que tu pourras rendre autonome : l’information et l’éducation sont libres et souvent gratuites sur internet. Lis, regarde, compare, juge, critique, et critique de nouveau. Ton esprit qui craignait de changer ses habitudes bientôt devient tout à fait critique, il commence à voir plus loin que son enclos, il voit le tuyau qui le gave.

            Cette forme d’autonomie-la, elle n’est pas là en toi depuis toujours, elle s’apprend. Et ça prend du temps, beaucoup de temps. Tu ne seras pas devenu Henry David Thoreau du jour au lendemain, complètement indépendant de la société, non. On devient autonome, le devenir demande de la patience, et certainement du courage.

img_9655-disco-soup-flyer-imageOu quand ton talent culinaire devient l’assise de la solidarité.

            Tu penses que c’est une liberté de bas étage ? Mais oui ! Tu as raison ! C’est parce que c’est le niveau le plus basique que c’est aussi le plus essentiel ! Mais bon sang, c’est la fondation de ta vie tout de même ! Tu penses qu’il est libre, cet homme qui essaie de lire les étoiles pour en apprendre plus sur la condition humaine, pour deviner notre part de choix ou de non-choix dans nos destinées, mais qui ne sait pas comment faire sa vaisselle ?

            Souviens-toi de ce que disait Hadrien, empereur romain qui a inspiré un roman à Marguerite Yourcenar : « La liberté est une technique ». L’empereur blasé par les philosophies de la liberté, avait la conviction qu’elle était plus concrète que ça. « Une technique ». Une technique, ça s’acquiert, ça s’apprend, ça s’enseigne, ça se partage. Ça se renforce. « La liberté est une technique ». Toi aussi tu peux trouver la technique.

            Et puis ce n’est pas comme si tu avais à être un pionnier, en la matière les exemples à suivre abondent déjà. Tu as déjà entendu parler de Pierre Rabhi, délaissant sa vie d’ouvrier pour s’installer en Ardèche et expérimenter l’agrobiologie. Et Corentin de Chatelperron, ingénieur inventeur d’un bateau en fibre de jute, équipé d’une serre et d’un système de pompage à eau, cet ingénieur des low-tech dis-je, n’a-t-il pas créé de l’autonomie ?

            À mes yeux, ils symbolisent cette force qu’a l’individu d’imposer des alternatives au système, de s’en affranchir. N’en dépendant plus, ils le fragilisent, ils montrent que l’on peut vivre sans lui, et même très bien vivre. Sans peut-être même le vouloir, ils sont devenus un lobby puissant contre ceux qui te gavent, petite oie, et leur autonomie est comme un boycott qui ne dit pas son nom. Ils ont créé de l’autonomie, ils ont conquis de l’indépendance, et ce faisant ils ont généré une forme de pouvoir. L’individu n’est pas impuissant à changer le système qui semble le dépasser. C’est au contraire par l’autonomisation progressive des individus qu’advient tout d’abord le changement.

            Toi, ne te dis-tu pas que tu n’es qu’un homme, que tu ne peux rien y faire, que tu ne changeras rien au monde et à son malheur ? Moi je te dis que tu ne soupçonnes pas ton propre pouvoir ! Parce qu’il ne fait pas des éclats, tu ne peux pas croire que ce pouvoir ait vraiment des effets. Mais fais-moi confiance, cette force tranquille fait grande violence au système qui veut te garder alité.

Il est grand temps d’apprendre comment devenir sauvage. Nous qui avons toujours été hypercivilisés, il est temps d’apprendre à s’affranchir de la dépendance – et pour apprendre l’autonomie, il faut aussi désapprendre les leçons civiles qu’on nous a administrées jusqu’alors, pour nous rendre doux et dociles. Il faut s’ensauvager.

into_the_wild_emile_hirsch_1920x1080_15312Into the wild

La communauté des autonomes

            L’autonomie individuelle pointe paradoxalement vers une forme de communauté où les êtres se complètent. Posséder tous les savoir-faire et une indépendance absolue à l’égard de tout contexte, de toute chose et de toute personne, semble être un idéal impossible à atteindre tout à fait. À plusieurs, en revanche, il est possible de former une alliance autonomisatrice, pour échanger et partager les savoir-faire.

            Je peux bien te raconter encore une histoire, une dernière pour la route. C’est l’histoire de l’artiste et de l’ambitieux. L’ambitieux n’est pas quelqu’un de mauvais, non, il veut juste se libérer de tous les liens qui l’attachent sur terre, il pense qu’il pourra s’envoler à tout connaître et tout maîtriser. L’artiste était quelqu’un de calme, toujours songeur, il rêvait des cieux d’une autre manière.

            Un jour de fin d’été, où ils étaient allés se promener ensemble à l’orée d’une forêt, l’ambitieux remarqua un buisson, d’une plante qui peut-être était une plante médicinale, elle en avait tout l’air, mais il n’en était pas sûr du tout, il en était tout désemparé, dans les petites fleurs et baies de la plante il ne voyait plus que son ignorance, son incapacité à nommer et à faire usage, il n’était pas botaniste ça non, et ça l’énervait, ça l’inquiétait, que quelque chose puisse lui échapper, à lui.

            Son ami l’artiste, qui n’avait rien vu de tout ça dans les fleurs et les baies, qui n’avait remarqué que la beauté de la lumière du soir sur cette plante d’entre deux saisons, l’écouta avec étonnement. Il le rassura, ce n’est pas grave, il n’y a pas à s’en faire.

            « Toi tu ne sais pas, mais d’autres savent. »

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            D’autres savent. Tu réalises la portée de ces mots ? D’autres savent ! Ensemble, nous serons l’autonomie universelle. Nous serons tous des sauvages, les nouveaux sauvages à la conquête du nouveau monde, que nous découvrirons au fur et à mesure que nous le bâtissons. C’est cette fédération des consciences qui nous arrachera finalement à la dépendance. Ce n’est pas que ma liberté s’arrête là où commence celle de l’autre, c’est qu’elles doivent commencer ensemble pour un jour exister.

            Alors oui, je le crois, la liberté s’apprend, par tâtonnement, par expérimentations, par échec et par réussite, par entraide ou par travail solitaire, par remise en question, en posant les bonnes questions, et même les mauvaises questions, petit à petit, parce qu’il n’y a pas d’urgence.

            L’autonomie vise un état de liberté, d’indépendance parfaite où l’on se satisferait totalement à soi-même. La liberté en ce sens est un état idéal, jamais vraiment atteint, qui incite à un progrès indéfini. La liberté est le but, l’autonomie le moyen, et l’apprentissage le chemin.

            La liberté s’apprend. Alors dis-moi, par où est-ce que tu vas commencer ?

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Et les oies migreront de nouveau

            Je me surprends à repenser aux oies gavées dans leur petite cage. J’imagine qu’elles se rendent compte de la présence du tuyau qui les attache à cette condition écrasante. Elles n’en voudraient plus, c’est certain. Elles verraient bien qu’elles sont des oies cendrées.

            Alors les oies réapprendront à voler, elles s’envoleront, elles migreront ensemble vers leur nouveau sud qu’aucune boussole ne sait encore indiquer, mais elles, elles le découvriront, même si cela exige d’elles des années de patience, elles ne sont pas pressées. Chaque instant les éloigne de toute façon de l’enclos. Elles voleront jusqu’à ce qu’elles trouvent leur sud.

            Je contemple ces oies. Tout d’un coup, je m’en fiche pas mal de ce que peuvent bien dire la vieille Résignation et la jeune Prétention.

            Les oies sauvages ont déjà commencé la grande migration, la grande transition. Et moi, j’ai comme une envie de sud.

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6 thoughts on “Apprendre à être libre, la leçon d’une oie cendrée

  1. ta conception de la liberté me semble surtout s’accorder avec une certaine vision très ciblée socialement des classes “moyennes” très dotées culturellement sans être riches (dîtes bobos pour être tout à fait réducteur et polémique)
    au lieu de repousser l’alternative liberté/déterminisme, pourquoi ne pas articuler ce clivage et montrer en quoi ces catégories abstraites ne reflètent pas la liberté vraie, qui chez beaucoup d’auteur se couple avec la nécessité la plus totale (je pense à Hegel dans un sens très politique que je connais bien, à Spinoza que je connais moins bien mais qui il me semble pousse sa pensée dans cette direction, ou paradoxalement à Sartre, qui joue toujours à la limité entre ces deux catégories dans sa notion de liberté)
    la communauté des autonomes me semble assez éloignée de l’entrée dans l’absolu qui dissout totalement notre individualité dans la liberté totale du groupe/ du communautaire (ici pour son aspect politique).
    d’autant plus que ta version, qui me semble assez “datée”, souffre assez mal de l’évolution politique et sociale récente, qui a vu la désillusion des utopies écolo/hippies/découverte de soi, qu’on pourrait rapprocher par certains aspects de ce que Zizek appelle l’idéologie “new age”, l’envers du néolibéralisme.
    voila juste pour ouvrir la discution

    1. Salut,

      Merci pour ton commentaire et ta lecture !!

      Je vais te répondre point par point 🙂

      -> Pour le coup du bobo. Commence peut-être par regarder cette vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=8F6oiyIk4Vo
      Utiliser le mot bobo discrédite l’ensemble d’une pensée, juste parce qu’une certaine catégorie de population y aurait accès (prétendument, parce que je ne crois pas comme toi que ça soit le cas. En tout cas, pas dans mon expérience. Mais comment argumenter là-dessus sans en faire une étude ?).

      -> Liberté / déterminisme. Mon but était justement de repousser l’alternative, pas d’examiner les solutions que des auteurs ont apporté au dilemme – je ne suis pas sans savoir qu’il en existe. Je repousse simplement le niveau métaphysique du problème : au lieu de partir de la métaphysique, on peut partir de la pratique. C’est pourquoi le concept d’autonomie est, dans une certaine mesure, indépendant de ceux de liberté et de déterminisme, il pose une problématique différente.

      -> Communauté et entrée dans l’absolu. La communauté ne dissout pas l’individu dans la mesure où elle en dépend, et que la complétude des individus fait ce qu’elle est. Il y a un tout mais dépendant des parties chacune nécessaires, et pas une espèce de holisme totalitaire comme certains se complaisent à le voir dans les pensées de l’écologie (mais je te l’accorde, c’est un point de débat sensible et intéressant !). Pour ce qui est de l’absolu… ben c’est pas mon souci en fait ! Il est aussi lié au problème métaphysique que je mets de côté. L’autonomie n’est pas une liberté absolue, mais qui s’adapte, se corrige, progresse, bref évolue sur le terrain pratique. C’est parce qu’elle n’est pas absolue, qu’elle est intéressante : elle se développe dans le terreau du quotidien. L’absolu, comme les débats métaphysiques, ce n’est pas le sujet ici – même si c’est intéressant par ailleurs !

      -> Datée / new age. Tout comme l’argument « bobo », ça ressemble plus à un jugement de valeur qu’a une démonstration… Mais bon, je ne crois pas qu’on parle de la même chose. Je ne promeus pas la pensée anarchiste, ni régressive « retour à la nature ». Je parle de débrouille pour sortir de la dépendance dans laquelle le système nous met, et le mal être qui peut s’ensuivre. Si tu tiens vraiment à utiliser une étiquette, le mouvement n’est pas « New Age », mais « Transition » ou « Décroissance ». Toi tu dis que c’est daté, moi je trouve ça hyper récent, et très intéressant, au-delà de plein de vieux dualismes remis en question (culture / nature, progrès / régression). Ce courant de pensée ne s’identifie pas au mouvement hippie où tout le monde vit de patates dans un écovillage. Non : la débrouille, l’autonomie, les savoir-faire sont appelés à collaborer, à s’épanouir, dans le but de répondre à des problèmes pas trop datés et même en fait plutôt actuels, archi-urgents (réchauffement climatique, c’est pas encore dépassé, malheureusement, et crise d’identité).

      Si tu veux vraiment que j’utilise des références, la référence médiatique c’est Pierre Rabhi, bien sûr (un ouvrier émigré d’ailleurs, on a fait mieux question bobo).
      Je parlerai aussi volontiers de Bernard Friot et du salaire universel, de Frédéric Lordon et de son analyse du désir (je peux justifier l’appel à ces deux-là si ça t’intéresse). Du côté américain, on a John B. Callicott sur la « communauté biotique », Murray Bookchin sur l’idée d’un gouvernement d’assemblées. On est loin de vieux croutons dépassés !

      Quelques exemples concrets :
      – San Francisco, ville en passe de suivre un mode de vie zéro déchet, avec des jardins collectifs (alors oui ça pose des problèmes : les banlieues, encore une fois, éternelle fois, sont mises de côté). Mais on est loin de l’écovillage de hippies.
      – Gold of Bengal : l’initiative montre joliment le dépassement de l’alternative progrès / régression, puisqu’elle utilise des procédés anciens en vue d’un progrès. Elle fait une synthèse – tiens, c’est très hégélien ça, ça devrait te plaire.

      Je peux vraiment t’en citer des tas d’autres. Aussi n’y a-t-il pas désillusion, mais pleine création, et pour l’instant ça bat son plein. Voilà, j’incite seulement l’individu à sortir de sa dépendance –pas à aller dans la nature manger des baies. Après, sans doute la référence à Thoreau me dessert-elle, et si tu m’as collée une étiquette injuste dessus, c’est sans doute que je me suis mal fait comprendre… c’est le prix d’une tentative un peu plus littéraire et imagée que conceptuelle et argumentée j’imagine ! Dans ce cas, au temps pour moi.

      Voilà, la discussion est bien ouverte, et merci pour cette occasion d’apporter des précisions supplémentaires ! J’espère que j’ai bien répondu à tes interrogations.

    2. Ah et rajoutons : connais-tu bastamag ?? ça pourrait fort t’intéresser. Le journal regroupe bien ces problématiques d’autonomie / d’émancipation individuelles / d’alternatives solidaires / d’écologies / de remèdes aux inégalités. Source inépuisable d’actu, d’exemples, d’inspiration. Je t’y renvoie ! C’est top.

      Allez, à plus !

  2. réponse point par point

    je connais très bien la vidéo de Solange, je suis un très grand fan, mais elle est mal placée pour en parler lol
    pour la question de l’absolu mon propos, je pense tu l’as bien compris, c’était aussi de mettre en valeur en effet que cette autonomie que tu nous proposes n’est pas très alléchante par rapport à la liberté telle que conçue par beaucoup d’auteurs, qui l’associent souvent avec l’absolu : qu’est ce que ta liberté par rapport à l’expérience artistique, l’expérience du – véritable – amour, la -véritable encore, en mode révolution française pour prendre le paradigme – action politique, ou l’expérience du savoir? je reprends la typologie de Badiou dans son dernier bouquin sur le bonheur, ça me semble assez pertinent de distinguer bonheur et satisfaction

    les hippies qui me disent (je caricature) qu’il faut bien manger et prendre soin de soi ou protéger la planète dans le quotidien (c’est pas toi bien sûr) je leur répondrais que niveau epicness on repassera…
    après je pense que la distinction métaphysique/pratique/quotidien me semble un peu limitée, dans le sens ou certes la rentrée dans l’absolu marque une rupture avec le quotidien, et n’a rien “d’abstrait” (dans le sens commun) : tous ceux qui sont tombés amoureux savent de quoi je parle.
    je ne pense pas que le concept d’autonomie puisse se dispenser d’une approche métaphysique (après à voir ce qu’on entend par là lol), je trouve ta version de l’autonomie assez “light”. justement l’intéressant dans la pensée philosophique ça sera de voir comment s’articule le pan métaphysique de la liberté avec ses incarnations concrètes et particulières, je pense par exemple à tout le propos de Sartre dans l’être et le néant (absoluité du “moment” de la liberté absolue vs compromission nécessaire et incomplétude du quotidien), habiter l’équilibre en somme, un peu comme Pascal le fait

    bien sûr je ne parlais pas d’un holisme sentant bon le fascisme ahah, mais je pense que la liberté telle qu’elle est pensée par les mouvements alternatifs et tels que tu la proposes, à mon sens, est un fantasme social total, qui exclut complètement les classes populaires qui n’en ont rien à foutre, d’une part parce qu’elles ont d’autres problèmes, d’autre part parce qu’elle n’ont pas le capital culturel, les codes, pour s’engager dans cette voix là. Bizarrement les gens que je rencontre qui sont dans ces délires là sont plutôt socialement assez bien dotés (sans être des bourgeois bien entendus)… on en viendrait à regretter le parti communiste qui au moins se souciait un peu plus des classes populaires lol

    dire qu’une idéologie est datée est une démonstration de sa vacuité, il suffit de reprendre les approches marxistes ou hégéliennes dont c’est tout le propos, on voit bien à quel point la cristallisation du dégoût autour de la figure du bobo marque un rejet de tout un idéal de vie meilleur qui a émergé à partir des années 1970, et qui finalement arrive à essouflement dans un monde qui ne propose plus d’idée neuves face à des tensions sociales/historiques/politiques sur le point d’exploser. Pour moi tout ce qui a été pensé jusqu’à maintenant pour résoudre les conflits sociaux ou les problèmes environnementaux est périmé, on a plus d’idée parce que ces idées là qui cachaient les conflits latents ne cachent plus rien maintenant on voit tout le bordel qui était caché, c’est notre petite taupe qui creuse tout ça, les vrais idées elles sortiront quand la pensée ne sera plus bloquée.
    Frederic Lordon j’aime pas du tout lol c’est vraiment le mec qui se dit de gauche et qui en a rien à foutre des classes populaires (comme tous les penseurs “de gauche” d’ailleurs), en plus gros arriviste dans cette sphère là

    je ne dis pas du tout que tu es une hippie ou quoi, d’ailleurs je ne suis pas raciste des hippies j’en ai plein qui sont mes amis =)
    c’est juste que regardons un peu la tristesse des inégalités qui montent et de notre système économique qui accroit de plus ces inégalités, sous nos yeux impuissants
    je comprends pas l’intérêt de se concentrer sur des projets d’écologie, de réappropriation du quotidien dont on sait très bien qu’il ne profite qu’à une certaine partie de la population (la partie en haut à gauche sur ce joli schéma de Bourdieu https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/9d/Espace_social_de_Bourdieu.svg/500px-Espace_social_de_Bourdieu.svg.png)
    j’ai l’impression de réentendre les politiques culturels du front populaire qui nous expliquaient qu’on allait amener le théâtre dans les banlieues ouvrières

    l’initiative individuelle c’est de plus quasiment toujours un argument de classe, la supposée “autonomisation” du quotodien ne marque selon moi qu’un moyen de marquer son appartenance sociale
    et je ne pense pas du tout qu’on soit condamné à tomber dans ce biais là, mais réouvront plutôt la parole politique, et pour cela il faut que les institutions (au sens large) se réouvrent (elles sont déjà chancelantes), là on pourrait s’approcher d’une autonomie véritable!

  3. Sujet difficile avec moult ramifications qui ne peuvent être couchées dans un premier élan. Ne pas écouter les fâcheux qui dissertent sur le “pas assez ceci et pas assez cela”.
    Il en va, bien à propos, de ta liberté d’orienter ta réflexion avec l’éclairage qui te préoccupes à l’instant T.

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